J’étais parti pour une semaine de vacances dans la capitale espagnole. Mais après avoir croisé une dizaine de groupes de jeunes gens, tous chapeaux dehors en train de chanter la gloire de notre Seigneur, j’ai dû me rendre à l’évidence : j’étais tombé en plein pendant les JMJ.
À vrai dire, les pèlerins m’ont gâché le séjour. Aller dans un bar, histoire de se siffler une petite Mahou ? Impossible, il est plein de pèlerins. Une exposition déconneuse d’art ibérique intitulé Photo Espana 2011 ? Non, une soixantaine de pèlerins sont déjà en train de faire la queue. Confondre le Catalan avec l’Espagnol ? Ils l’ont fait trois jours avant vous. Pour assouvir ma vengeance, je suis donc allé voir les anti-JMJ, un groupuscule mécontent qui manifestait mercredi soir dans les rues du centre-ville contre la venue du pape Benoît XVI à Madrid.
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En arrivant à 19h place Tirso de Molina – le lieu de départ de la manifestation, point de rendez-vous habituel des anarchos, punks à chiens et autres révoltés madrilènes – je me suis vite aperçu que les anti-pape étaient en réalité des indignados déguisés en rebelles anti-cléricaux déguisés eux-mêmes en bonnes-soeurs ironiques.
Une fausse nonne avec une vraie pancarte blasphématoire. Si on la regarde en pensant à un autre truc, elle ressemble à Hippolyte Girardot.
J’ai vite croisé des pancartes sur lesquelles étaient inscrits les slogans « No Paparan », « Mama si, Papa no » (Maman oui, le pape non), ou encore « Zona libre de cristo-frikis » (zone interdite aux chrétiens-crétins). La plupart des manifestants étaient bourrés lorsqu’ils ont élaboré leurs banderoles, et l’étaient visiblement toujours au moment du défilé. De fait, l’ambiance était à l’avenant : les participants chantaient, dansaient, riaient, et transportaient un pénis géant surmonté d’un chapelet.
Sur les 5000 personnes rassemblées pour cette « marcha anti-papa », j’ai pu observer trois groupes sociologiques différents. Tout d’abord, les contribuables mécontents. En effet, une bonne part de Madrilènes sont assez vénèrs que la petite sauterie des cathos soit financée en partie avec leurs thunes. Exemple : durant le parcours des JMJ, le ticket de métro a augmenté de 50% pour les habitants de la capitale espagnole (de 1 à 1,50 euros) alors qu’il est presque gratuit pour les pèlerins en groupe. Leur slogan : « De mis impuestos, a papa cero » (De mes impôts, au pape zéro).
La petite reporter de la chaîne espagnole La Sexta, visiblement troublée par la milice athée LGBT.
Ensuite, les militants classiques issus des mouvements anti-Vatican : athées, « libres-penseurs », féministes, activistes LGBT et altermondialistes satanistes.
Enfin, les jeunes indignés qui ont campé sur la grande place de la Puerta del Sol du 15 mai au 2 août dernier (date à laquelle la police les a méchamment virés) pour réclamer des réformes politiques.
Ce “A” désigne t-il les anarchistes, les Anonymous, ou les deux ? Je ne comprends plus rien à l’activisme politique des jeunes d’aujourd’hui.
En me mélangeant aux manifestants, j’ai remarqué un type qui finissait de décorer sa banderole d’un « Jesus y yo somos gays » (« Jésus et moi, on est pédés »). Il m’a dit qu’il s’appelait Xavier et qu’il était à la fois croyant catholique et gay et que cela ne lui posait aucun problème. En revanche, le pape et lui, ça fait deux. Les activistes gays et lesbiens représentaient une grande partie des gens présents dans l’assemblée, et ils n’arrêtaient pas de pécher en se faisant des bisous dégueulasses sur la bouche.
Le groupuscule le plus niqué que j’ai rencontré ce jour-là s’appelle les « Ateos » (athées) et ils brandissaient des fanions complètement incompréhensibles pour qui n’est pas titulaire d’un diplôme en Libre-Pensée. Parmi eux, une jeune fille nommée Rebecca, qui a pris le temps de m’expliquer quelques codes de la terminologie athée ; la licorne rose, le dragon vert ou la théière sont censés incarner des « religions parodiques ». En gros, il est impossible de prouver que cette licorne rose invisible n’existe pas, parce qu’elle est « aussi crédible que Dieu ». Donc Dieu, c’est nul. Elle en a aussi profité pour me présenter son mari et m’avouer qu’ils avaient été mariés par un monstre volant crée à partir de spaghettis. Impossible d’imposer de limites au matérialisme méditerranéen.
Etre journaliste, c’est, parfois, devoir interviewer un calife gay qui porte des Oakley. Mais c’est rare.
À côté d’eux, j’ai abordé un groupe de jeunes gauchistes chevelus par un timide « hablas ingles o frances ? » En guise de réponse, ils m’ont foutu entre les pattes Juliette, une étudiante franco-espagnole, qui a déployé toute la fougue de ses 19 ans pour m’expliquer qu’elle se « rebellait contre le fait que l’État espagnol n’ait d’argent pour personne mais qu’en revanche, on filait 25 millions d’euros en l’air pour la venue du pape ». Elle a marmonné un truc sur la société capitaliste un peu après.
Le cortège s’est ébranlé vers 20h30, et j’en ai profité pour rentrer, histoire de m’accorder une pause Antena 3 avant de dormir 12 heures d’affilée en préparant mon retour vers la France. Lourde erreur.
Le lendemain, j’apprendrai que j’ai raté le principal : en passant sur la place de la Puerta del Sol, les manifestants ont croisé un cortège de sympathisants catholiques. Et ce qui se pressentait la veille s’est confirmé : ils ont échangé quelques insultes (« votre pape est nazi ! » d’un côté, « salut les pédophiles ! » de l’autre), de grosses baffes, et la police a fini par embarquer sept personnes. Pire encore, les flics ont arrêté un pèlerin mexicain de 24 ans, étudiant en chimie, qui comptait utiliser des gaz asphyxiants et autres substances dans l’idée de donner une bonne leçon aux sceptiques. Bref, j’ai encore une fois échappé à la mort dans l’exercice de mon métier.
TEXTE ET PHOTOS : GUILLAUME LOIRET
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