Archipel des parades

Illustration : Hendrik Hegray 

Ce qui nous est arrivé ici, ce n’est pas la manifestion d’un nouvel avatar des lois de l’imitation : ce qui nous est arrivé ici, c’est l’invention d’un silence qui soit la réplique exacte des fracas de l’homme blanc.

Nous avons vu accoster des navires aux coques pleines, qui déversaient leurs cargaisons sur les berges de nos îles.

Nous avons vu descendre du ciel des carlingues scintillantes qui apportaient dans leurs flancs, pour les hommes venus de loin les ayant précédées – ces hommes qui, tous, s’appelaient John, semblables à nous en tout point ou presque, et qui avaient pris pied, place, racine, sur nos îles –, du métal et du feu, des tissus et des boîtes en ferraille gonflées de nourritures.

Qui leur apportaient les reliefs d’arrière-mondes inconnus, désirables et fantomatiques.
Coques et carlingues, les John les accueillaient en exultant, en lançant leurs bras en l’air, sautant d’un pied sur l’autre, poussant d’immenses cris d’exultation.

Les carlingues tombaient du ciel ; les John exultaient.

Les coques s’ouvraient. Le métal, le feu, les vivres se répandaient ; les John exultaient.

Mais nos cris savent se faire plus immenses que les leurs.

Ils déchargeaient leurs contenus au cours d’impeccables processions ; les étalaient sur notre sol ; se les répartissaient ; alignaient, entreposaient, stockaient, transformaient, consumaient, dévoraient.

Tous mêmement vêtus, alignés en colonnes, ils paradaient.

Nous les regardions, qui opéraient leurs alignements comme on exerce une stratégie.

Leurs parades empruntaient nos routes, traversaient nos villages, foulaient la terre battue de nos places, de nos clairières ; sillonnaient nos îles.

Nos îles, parfois, semblaient ne plus avoir – n’avoir jamais eu – d’autre destinée que celle d’accueillir leurs parades ; elles paraissaient faites – l’avoir toujours été, avoir simplement attendu jusqu’à présent la frappe des pas des John sur elles assénée – pour leurs processions, pour les mouvements rigides et rigoureux de leurs corps alignés.

Les John saluaient.

Ils déposaient sous des auvents montés en hâte, bâchés d’épaisses toiles vertes, des caisses de vivres et de munitions, un arsenal de médecines et des entassements de livres aux couvertures bariolées, d’imprimés aux images criardes, de bibles aux pages écornées.

En parlant entre eux, les John découvraient leurs longues dents blanches. Ils jouaient aux dés, assis en tailleur, sur des caisses d’armes retournées. Ils s’entrefrappaient de leurs poings pour des motifs peu évidents. Les vainqueurs levaient le bras comme pour héler, une fois de plus, les carlingues et les navires. Les lèvres, les gencives des vaincus saignaient.

Comme pour susciter une fois de plus la clémence et la générosité de leurs dieux prodigues. Pour provoquer ces déluges d’opulence. Ils perçaient au milieu des hautes herbes et des arbres abattus, comme des coulées de laves grises durcies aussitôt que répandues, des pistes émaillées de signaux géométriques, élémentaires et laids, hermétiques et dont nous ne pouvions que rire ou les craindre et nous étonner qu’ils pussent exciter la rétine de leurs dieux imbéciles.

Ils montaient dans l’océan, avancés au-delà des rochers, des digues et des pontons, des presqu’îles de béton où venaient s’ar- rimer leurs vaisseaux.
Nous les avons regardés bâtir, leurs mains crispées sur des manœuvres inconnues, agrippées aux manches de pioches, de pelles, de marteaux, toutes semblables entre elles, manipulant des engins aux vrombissements merveilleux et stupides, assommants, des tours d’observation, des hangars et des quais, des postes de commandement et des maisons où se déployaient leur sens de l’inhospitalité et leurs fastueuses voluptés.

Nous avons vu venir ces foisons d’outils et de conforts, ces abondances.

Nous avons, oui, envié leurs dieux, les dieux lointains des John, leurs dieux laids, leurs dieux géométriques, qui leur confiaient cette abondance, cette aisance, ce privilège dont nous avions, nous, vieux habitants de ces îles, été tenus exempts.

Nous leur avons envié ces dieux qui renversaient les choses, qui inversaient notre monde connu ; car ce n’étaient pas les John qui offraient quelque sacrifice ou quelque présent à leurs dieux : c’étaient, au contraire, leurs dieux qui leur faisaient des offrandes.

Nous avons observé leurs rites, réinterprété, redit, les gestes et les formes, les lieux et les postures qui invoquaient ces dieux et leurs augures – qui appelaient les carlingues, les navires pleins à craquer des marchandises et des bienfaits qu’ils venaient dégueuler sur nos plages.

À défaut d’adopter leurs dieux, nous avons contrefait leurs rites. Nous avons fabriqué nos pistes, les avons ornées de géométries sommaires. Nous avons érigé des tours d’observation, des hangars avec nos propres matériaux, nos propres outils ; nous nous sommes adressés à nos propres dieux ainsi qu’ils s’adressaient aux leurs.

À notre tour, nous avons paradé ; nous avons appliqué, comme eux, une stratégie de l’alignement.

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Nous marchions avec leur pas, défilions avec leur force, selon la répétition la plus précise possible de leurs règles, de leur organisa- tion. Nous avons salué. Avons chanté des chants qui répliquaient les leurs, crié avec leurs cris. Nous avons fait taire nos chants pour les peupler de leurs musiques ; leurs voix ont chargé les nôtres, nos corps se sont mués en de précises scansions de leurs corps.

Ce qui nous est arrivé ici, c’est que nous avons inventé un silence qui soit la caisse de résonance où s’instille la prière de l’homme blanc, son incantation vers les carlingues et les coques, son invocation de ce qui provient des arrière-mondes profus, fastueux, magnanimes. Et qui retourne les grâces divines accordées à l’homme blanc en notre faveur.

Nos corps sont des coquilles vides qui répètent les gestes d’autres corps, défaits de leur substance et empreints de leurs signes.
Nos bâtiments sont des incantations.

Il n’y aucune raison pour que, si nous invoquons nos dieux de la même manière qu’eux invoquent les leurs, nos dieux – les dieux de nos ancêtres partis sous d’autres cieux, qui nous entendent et nous répondent – ne se montrent pas aussi prodigues, aussi magnanimes, aussi puissants, aussi généreux que les leurs.

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