Entre 1992 et 1999, John Bunting a tué 11 personnes à Adélaïde, en Australie. C’est probablement la raison pour laquelle les gens parlent, encore aujourd’hui, de « capitale australienne du meurtre » (alors qu’en réalité, il s’agit d’Alice Springs). Le mode opératoire de Bunting était de viser ceux qui ne manqueraient à personne : les drogués, les homosexuels et les pédophiles. Avant d’être exécutées, les victimes étaient torturées et forcées à enregistrer des messages pour leurs familles disant qu’elles « s’en allaient » et qu’il ne fallait pas essayer de les joindre. Les restes de huit de ces victimes ont été retrouvés dans des barils d’acide stockés dans la chambre forte d’une banque abandonnée.
Le nouveau film du metteur en scène Justin Kurzel, Snowtown, est un psychodrame basé sur les événements qui se sont déroulés à Adélaïde, et ça fout vraiment les jetons. Le film sort cette semaine en Australie, on a donc décidé d’en discuter avec lui.
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Vice : Est-ce qu’il existe des difficultés propres à la réalisation d’un film basé sur des faits réels ? En particulier quand le sujet du film relève du folklore australien contemporain ?
Justin Kurzel : Je crois qu’on a la responsabilité de raconter l’histoire avec intégrité, même si un film sera toujours une interprétation. Shaun Grant (le scénariste de Snowtown)et moi-même avons toujours voulu que les victimes qui apparaissent à l’écran soient traitées avec respect et que la violence du film soit toujours en rapport avec le point de vu du personnage principal et la vérité émotionnelle de la scène.
Jamie Vlassakis dans le rôle de Lucas Pittaway
Quand vous parlez du personnage principal, vous faites référence à John Bunting ou au personnage plus jeune, Jamie ?
Pour moi, l’histoire est racontée à travers Jamie Vlassakis, le personnage de 17/18 ans. Donc quand je parle de personnage principal, je fais référence au point de vu depuis lequel le film est raconté, c’est à dire, le sien.
Jamie est un personnage intéressant. Même si le spectateur ressent de l’empathie pour lui, on se met clairement à lui reprocher ses actes, ou plutôt, le fait qu’il refuse d’agir justement.
Je n’ai jamais voulu le juger. Bien entendu il a été impliqué dans des crimes atroces, et le film ne fait pas abstraction de cela. Je pense que pour Sean et moi, la chose la plus importante était que le film pose la question : « Qu’auriez-vous fait dans de telles circonstances, en étant élevé comme il l’a étéet en rencontrant quelqu’un comme John Bunting ? Auriez-vous fait des choix différents de ceux de Jamie ? »
La situation de Jamie est particulièrement sinistre. Issu d’une famille recomposée, il vient d’un milieu qui lui offrira très peu de perspectives culturelles et socio-professionelles. Aussi, on ne lui demande pas souvent son avis et on sent qu’il n’accorde pas sa confiance facilement. Vous pensez que ça a contribué à la façon dont l’histoire s’est déroulée ?
Ce qui est fascinant avec Snowtime, c’est qu’il s’agissait d’un groupe de gens très vulnérables qui se battaient pour êtres entendus. Et ils étaient plutôt énervés. Ce qui rend l’histoire intéressante, c’est qu’une personnalité comme John Bunting a débarqué dans leur vie et a tourné cette crainte, cette vulnérabilité, et cette colère à son avantage. Je pense que Jamie aurait très bien pu, à cette période de sa vie, rencontrer une figure positive qui l’aurait entraînée dans une autre direction. Malheureusement, le personnage de Bunting s’est présenté à la place, et sa vie a pris un chemin tout à fait différent.
John Bunting, incarné par Dan Henchell
Vous arriveriez à décrire la personnalité de John Bunting ?
Le film est basé sur des notes et sur quelques bouquins. En particulier un bouquin qui s’appelle Killing for Pleasure de Debi Marshall, qui a fait beaucoup de recherches dans les environs et auprès de gens qui connaissaient John Bunting. Alors qu’on faisait passer des auditions, on a rencontré pas mal de gens qui le connaissaient ou qui avaient déjà entendues parler de lui. Bunting est très peu intervenu durant son procès, donc on ne sait pas grand chose de lui. Quelques proches avec lesquels nous avons parlés nous ont dressé le portrait d’un type assez charismatique, et plutôt sympa. Un genre de Monsieur tout le monde. On nous a dit qu’il était extrêmement généreux et qu’il veillait sur les enfants. Par exemple, quand il est arrivé dans la famille Vlassakis il allait aux réunions parents-profs et il faisait même la cuisine. Au premier abord il inspirait la confiance, ce qui a été une notion importante pour nous, pour nous permettre de comprendre la façon dont quelqu’un comme lui pouvait galvaniser les communautés, s’introduire dans une famille et gagner leur confiance. C’est un type qui a su apporter une certaine forme d’ordre dans cette famille, et on a tenu à le montrer dans le film.
Le fait de pouvoir alterner menace et séduction— c’est à dire, la démarche de Bunting—, c’est très difficile à trouver chez un acteur. Dan Henchell s’en sort très bien.
Il y a quelque chose de très sympathique chez Daniel. Il adore être entouré de gens et il adore discuter, il est très sociable. Les gens vont facilement vers lui et il inspire confiance. Lorsque la caméra est en plan serré sur ses yeux, c’est comme s’il y avait quelque chose de mystérieux en lui et on se retrouve à s’approcher pour savoir de quoi il s’agit, sans jamais arriver à en être certain. J’imagine que des gens ont saisi ce genre de tension, cette dynamique chez John Bunting, et on a tenu à le retrouver dans l’acteur qui l’incarne à l’écran.
La performance des acteurs tend vers ce réalisme, ce « naturel ».
En fait, Dan et Richard Green étaient les deux seuls acteurs à avoir de l’expérience. Le reste de l’équipe, ce sont des débutants qu’on a trouvés dans des centres commerciaux ou des castings dans les rues, ils vivaient là où les meurtres ont été commis. Ils avaient tous une connaissance personnelle et intime de l’histoire qu’on racontait et, il me semble, de ses retombées. Les acteurs débutants se sont appliqués pour faire du bon boulot, et c’était important pour nous de ne pas les faire passer pour des idiots, que leur jeu soit naturel et crédible. Ce qui est le cas selon moi. Ils peuvent êtres fiers de ce qu’ils ont accompli.
Je crois que vous-mêmes venez d’Adelaïde, il me semble.
Je vivais à dix minutes de l’endroit ou les événements se sont déroulés, et j’ai beaucoup d’affection pour cette région. J’ai de supers souvenirs de là-bas, alors une partie de moi-même veut mieux comprendre ce qu’il s’est passé si près de l’endroit où je suis né et où j’ai grandi.
Ça a influencé votre approche ?
J’ai bien entendu une relation plus intime avec le film. Pour moi, il s’agissait de montrer une forme de beauté, chez les gens, mais aussi dans les lieux, les paysages. Ça vient en effet du fait que j’ai vécu dans la région étant plus jeune. Je me souviens qu’à l’époque, un bloc de béton abandonné me servait de terrain de jeu, donc j’ai essayé de filmer ces choses en montrant que j’y étais attachées, alors que la plupart des gens les voient comme des objets dont il n’y a rien à tirer. J’ai abordé ce film avec une sorte d’affection, pour m’assurer que chacun puisse se représenter l’histoire de façon intime, au lieu de passer par une représentation stéréotypée et manichéenne de ce qu’il s’est produit.
La banque dans laquelle Bunting stockait les restes de ses victimes
On ressent bien cette notion de respect dans le film. Il est clair que l’histoire n’est pas exploitée comme l’on pourrait s’y attendre, ce qui surprendra ceux qui s’attendent à voir un slasher. Comment a-t-il été accueilli par les gens au Festival du film d’Adélaïde, qui ont grandi avec cette histoire et ce que l’on en a dit ?
Ça s’est très bien passé. Nous étions très nerveux étant donné que l’on venait de terminer le film trois ou quatre semaines plus tôt. Le festival était à la fois notre tout premier véritable public et le lieu où l’histoire s’est déroulée. En plus, beaucoup d’acteurs se voyaient à l’écran pour la première fois, on était donc tous très nerveux. En même temps, on était plutôt soulagés de le voir enfin à l’écran pour montrer aux gens qu’il ne s’agissait pas d’un film d’horreur ou d’un slasher. C’était génial de pouvoir montrer le film là-bas et de voir les gens réagir enfin, au lieu de spéculer. Il a gagné le prix du public, ce que l’on considère comme un immense honneur. J’ai senti que nous étions « liés » au public en quelque sorte, parce qu’on a révélé quelque chose de nouveau sur une histoire qui n’avait été traitée que sous un angle strictement factuel. Le fait qu’il y ait beaucoup d’autres personnages impliqués dans l’histoire a surpris beaucoup de gens. C’était sûrement différent de ce qu’ils avaient pu entendre ou imaginer.
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