Batman était badass, en fait

Si vous ne connaissez pas le boulot d’Apollo Thomas, c’est que 1. vous faites semblant de lire ce magazine ou que 2. vous êtes nul dans plusieurs compartiments de la vie tels que : le dessin, la vidéo, la peinture, les fanzines et qu’en conséquence, vous craignez. C’est à lui qu’on doit les illustrations de notre article à propos des polos Brice et c’est aussi lui qui a dessiné un sumo en train d’éclater une fenêtre dans le numéro Fiction 2012. Depuis quelques mois, en plus de toujours dessiner – notamment avec notre collaborateur Frédéric Fleury dans Frédéric Magazine –, il tourne des clips pour des groupes type Lotus Plaza et fait d’autres trucs en vidéo avec des gens qui marchent dans l’herbe.

À partir de jeudi 8 novembre, Apollo exposera ses nouveaux boulots dans le cadre de son expo Replica. Si jamais le texte de présentation vous laisse circonspect (il y est question de free press à un moment), sachez que l’expo sera essentiellement composée de super-héros masqués, de têtes de mort en aquarelle et de séances de spiritisme en l’honneur de Satan. On a posé quelques questions à Apollo alors qu’il terminait l’accrochage.

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VICE : Ça consiste en quoi cette expo, Replica ?
Apollo Thomas : C’est un projet de dessins que j’ai commencé en juin dernier. Il y en a une trentaine en tout. Je n’avais pas dessiné depuis le dernier Frédéric Magazine, et je me suis retrouvé à ne faire que ça tout l’été. Ce sont mes potes de BD Spirit, Sandra et Manuel, qui ont organisé l’expo ; ils ont une librairie avec une sélection de livres incroyable, dans laquelle je fume des clopes le week-end. Puis, après Replica, j’ai appris qu’ils allaient exposer des dessins de Carl Barks, l’inventeur de Donaldville, Picsou, etc. C’est pas mal. 

Tu dis de Replica qu’il s’agit d’un « graphzine ». Ça veut dire quoi ?
Je ne suis pas expert de la culture graphzine, j’ai grandi avec en fait. Mon père sortait déjà des trucs de ce type avec mes dessins quand j’étais petit. Puis y avait aussi Pascal Doury de ESDS chez qui j’allais souvent – sa fille est l’une de mes amies d’enfance. Je n’ai aucun recul par rapport à tout ça, j’ai d’ailleurs eu du mal à m’ouvrir à d’autres pratiques en arrivant aux Beaux-Arts. En gros, c’est un truc d’ado fan d’un thème – la BD d’horreur, par exemple – qui s’attelle à une compilation de reprises de ses dessins préférés et qui les photocopie. C’est faire son propre comics, quoi.

Ouais. Là en l’occurrence, c’est un hommage aux super-héros.
Tout à fait. C’est comme les gamins qui aiment Zorro, tu vois. Les super-héros ont un peu pris la place des objets transitionnels, c’est un faux idéal, un truc réconfortant. Normal qu’en période de crise, on n’ait plus que ça dans les blockbusters. Il y a un livre super simple qui parle très bien de ça, c’est Kavalier and Clay de Michael Chabon. Super Man a été inventé dans les années 1930 pendant la Diaspora pour que les gens adhèrent au modèle américain – ce n’est pas parce que tu viens de Krypton que tu ne peux pas trouver ta place, tu vois.

Ouais.
Mon premier contact avec les super-héros, ça a été la série Batman des années 1960. C’était le truc le plus cool que j’avais jamais vu. Ma mère m’avait fait une cape avec un grand « B » blanc tout cheap dessus. Et même si c’est dur à dire, j’adorais les Batman de Schumacher. C’est gay, mal fait et bête, mais pour moi, le personnage de Batman c’était ça. En grandissant j’ai découvert The Killing Joke de Moore et Bolland, la version Miller, et ça m’a fait plonger dans les origines du personnage. J’ai compris qu’en fait, Batman était badass. Il y a même un comics des années 1940 où il bute un type. Batman c’est sans doute le personnage qui a le plus changé selon les époques – aujourd’hui, on a une version Jason Bourne post-Matrix

Lorsqu’on lit Replica, on capte ton adoration pour la BD et le comics en général.
C’est exactement ça. Replica est une collection de reprises de poses, de covers et de cases du DC Comics et de la JLA des années 1950 et 1960. C’était une époque un peu déconneuse liée à l’infantilité du support et à la conquête spatiale. J’ai refait des personnages archétypaux qui font référence à un ou plusieurs personnages existants ; on voit Batman, Green Lantern, Flash, Superman, etc. L’idée, c’était de lier ce support d’entertainment à ce qui se faisait au même moment en design et en art conceptuel.

Dans le texte de présentation de l’expo, tu parles de « dessiner juste pour dessiner ». J’imagine que tu te tiens aussi éloigné que possible de la BD politique.
C’est juste du dessin, quoi. Ça me fait penser à mon fils qui est en maternelle ; les maîtresses leur demandent de « dessiner », et à ce moment-là, c’est encore ce truc de liberté, tu peux tout faire, c’est le prolongement de ce qu’il y a dans ta tête. Du coup ça donne un truc coloré et crétin comme Replica. La BD politique, faudrait que je m’y mette. Y’a un truc qui a l’air incroyable, que Manuel de BD Spirit m’a montré : ça s’appelle Trashman. C’est de Spain Rodriguez et c’est sur un héros du monde ouvrier dans un territoire dystopique qui se bat contre un État fasciste. Et il fait de la moto. Joe Sacco aussi fait des BD politiques vraiment incroyables, faut vraiment que j’y jette un œil.

L’expo rassemble des dessins et des peintures. C’est une façon de montrer que les deux sont la même chose pour toi, que tu ne fais pas de distinction ?
Ouais, c’est un peu une manière de concilier les trucs qui m’ont marqué quand j’étais gamin – les super-héros, puis mon adolescence avec RAW, Mark Beyer, Gary Panter, Charles Burns, Daniel Clowes, etc. – avec ce que j’aime maintenant : le design italien, Ed Ruscha, John McCracken, Larry Bell ou Jack Goldstein. Je ne veux pas forcément montrer que le dessin et la peinture, c’est la même chose, mais que l’on peut facilement les rapprocher, faire des ensembles et créer une forme de narration très subjective. Je mets juste en relation deux ou trois images ; après tu peux créer des liens entre eux, que tu connaisses ou non les références.

Outre le dessin, tu bosses de plus en plus sur des clips vidéo. Ce n’est pas un support plus lassant dans le sens où il faut obéir au désir de quelqu’un ?
Je sépare vraiment les deux. Mon diplôme aux Beaux-Arts, c’était un clip vidéo avec une installation où tu retrouvais les personnages présents dans mes dessins. J’ai même bossé sur un moule en latex pour l’un des mecs pendant plusieurs mois. Après, comme je disais, je sépare les deux. Ça ne veut pas dire que c’est moins personnel : j’aime bien travailler pour une commande, tu bosses avec des contraintes  mais tu trouves toujours le moyen d’expérimenter. J’essaie de m’amuser. Et puis ça change du dessin, tu bosses en équipe, t’es plus tout seul sur ta table lumineuse à onze heures et demie du soir. Sinon en ce moment, j’ai envie de passer à un travail sur la narration. Ça fait plusieurs mois que je bosse avec un vieil ami sur le scénario d’un court métrage, une romance SF. Ce n’est pas du tout naturel pour moi, et ça m’intéresse de plus en plus. Puis, j’ai aussi un autre projet avec deux filles très talentueuses, je n’en dis pas plus pour le moment.

L’exposition Replica se tiendra à la librairie BD Spirit dans le 18ème à Paris, du jeudi 8 novembre au 29 novembre 

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