Dans un bar loin d’être un bar à putes, il y a des hommes loin d’être des hommes à putes… Mais qui peuvent l’être. Dans le très honorable café-restaurant-bar d’un très honorable théâtre parisien, Francis, petit homme frêle d’environ 29 ans et 4 mois, me donne rendez-vous pour me parler de quelque chose « de très poussé qui pourrait [m]’intéresser ». Une étude de marché sur les prostituées en France. Le type maîtrise son propos : il a tout essayé, élaboré son étude consciencieusement et en effet, c’est assez chiadé.
VICE : Francis, de quoi tu voulais nous parler?
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Francis :
D’une étude de marché très poussée que j’ai faite.
Sur quoi?
Bonne question! En fait, initialement, j’avais juste super envie de faire une étude de marché très poussée. Mais j’avais pas encore de sujet précis.
C’était dans le cadre de tes études?
Ah non, pas du tout, je fais pas d’étude moi, je fais juste des études de marché, comme ça, pour m’éclater.
Tu peux nous expliquer ce que c’est pour toi une étude de marché?
Pour moi? Ba comme pour tout le monde, je crois, c’est une étude qui permet d’analyser les caractéristiques d’un marché : la demande, l’offre, la concurrence et tout ça. Normalement c’est pour lancer un nouveau produit, mais moi j’ai plutôt cherché à mieux adapter un produit déjà existant à l’attente de ses consommateurs.
A savoir?
Là en fait je me suis intéressé à l’activité de la prostitution, service qui me semble se barrer un peu en couille en France. Donc j’ai voulu un peu me pencher dessus en me lançant dans une grande investigation dans laquelle je me suis d’ailleurs beaucoup investi sur le terrain.
Qu’est-ce que t’as fait exactement?
Je me suis mis dans l’esprit des clients potentiels, et je peux te dire qu’il y en a beaucoup, donc j’ai dû un peu réduire le champ de manœuvre et je me suis mis dans la peau de Mr Tout le Monde. J’ai cherché à savoir ce que Mr Tout le Monde désire à ce niveau-là et surtout dans quelle mesure il peut être satisfait.
Comment t’as procédé?
Je me suis basé sur les règles de marketing de base même si j’ai jamais fait de marketing. J’ai pris des études de cas assez variées que j’ai toutes soumises aux mêmes conditions.
Euh… quelles conditions?
Moi. Enfin plutôt Mr Tout le monde qui veut assouvir ses pulsions, tout simplement, et des pulsions parfois saugrenues.
Et qu’est-ce que tu cherchais à comparer exactement?
Le produit et le service sous toutes leurs coutures ainsi que, bien sur, leur qualité respective. En l’occurrence il s’agit du plaisir éprouvé en fonction de chaque prestation, de la capacité à s’exécuter, à simuler, à s’investir sur la durée – j’avais mon chronomètre – etcetera. En fait il y a plein de critères qui rentrent en ligne de compte, le plus important est peut-être leur capacité à rebondir, je veux dire par là à prendre des initiatives créatives et ludiques – en période de crise il faut savoir que Mr Tout le monde est en demande de plus de fantaisie, de surprise, il veut qu’on l’étonne!
Et t’es tombé sur des cas particulièrement étonnants?
Dans l’ensemble je dois dire qu’en termes de fantaisie je suis un peu resté sur ma faim mais dans certains coins, j’ai été assez étonné de l’impressionnant nombre de queues que j’ai croisées.
Tu veux dire des travelos?
Oui, tout-à-fait, leurs très respectables homologues masculins qui sont de plus en plus difficiles à repérer et parfois… faut le dire, bien plus bandants. Ils sont un piège délicat à contourner pour Mr Tout le monde, car avec la chirurgie plastique qui s’améliore, on les distingue de moins en moins bien. Enfin ca reste néanmoins des expériences intéressantes d’un point de vue strictement… marketing! Même si du coup la comparaison est un peu biaisée.
Tu penses que Mr tout le monde en 2009 est plus flexible dans ses orientations sexuelles?
Ca je n’en suis pas certain, y a encore des coins pas forcément reculés de France où ces gens-là se feraient brûler… Mais je dirais plutôt que si flexibilité notable il y a, elle est plutôt du côté de la péripatéticienne : la plupart, que ce soit dans les grosses villes, ou les petits bleds, dans le nord, le sud ou en région parisienne, se livre sans réticence aux caprices de l’imagination du client. Et les plus réticentes sont loin d’être les putes amatrices.
T’en as croisé beaucoup de celles-là? Elles font ça pour se faire de l’argent de poche?
Oui, ça peut être ça. Ce qui m’a vraiment étonné c’est que la prostituée amatrice n’a pas vraiment d’âge et on a du mal à l’inscrire dans une catégorie socioculturelle. Souvent ce sont des femmes mariées, avec enfants, des femmes au foyer qui cherchent à… s’émanciper, on va dire, voir autre chose. Ou alors des jeunes femmes en quête de sensations fortes. Mais pour celles-ci ce n’est qu’une passade, ça se sent tout de suite : elles sont soit complètement crispées, soit au contraire elles en font beaucoup trop. Elles sont presque toutes seules, à fond, dans leur délire. On dirait qu’elles se croient dans un film d’auteur où l’héroïne serait une étudiante désœuvrée qui se prostitue. D’ailleurs souvent ce sont des étudiantes désœuvrées qui se prostituent…
Celles dont on nous a seriné à un moment dans les médias, comme quoi certaines n’auraient que ça pour se payer leurs études?
Oui, voilà, déjà elles sont loin d’être représentatives du marché, ensuite je te dis : elles vivent dans un film. Souvent pour ces filles-là, c’est une toquade qui leur passe vite. Peut-être que dans d’autres pays où il n’y a pas d’aide sociale, de bourse et tout, le problème se pose plus sérieusement mais en France ça tient pas la route de se prostituer pour se payer ses études. On peut le faire, chacun ses trucs et astuces, comme disait mon grand-père, mais je ne pense pas qu’on y soit réduit. Une fois j’ai carrément dit à l’une d’elles, qui me sortait sa tirade mélodramatique en remettant son porte-jarretelles comme on en voit que dans les films : si t’es pas contente, tu peux aller bosser à McDo, ils recrutent en ce moment.
Qu’est-ce qu’elle t’a répondu?
« Une fois n’est pas putain » un vieux proverbe français. Je te dis : elles ont de la culture, elles se font juste leur délire de cinéma. Je suis sur que les trois quarts d’entre elles font une thèse de lettres modernes sur le sujet et qu’elles expérimentent pour mieux maîtriser le sujet et comprendre les auteurs. C’est quand même un thème incontournable des films, des bouquins et de toutes ces conneries.
Mais toi t’as pas fait ça parce que tu te prenais pour Bukowski?
C’est qui lui? Non, je t’ai dit : moi j’ai fait ça par amour des études de marché. C’était bête comme bonjour : j’avais du papier millimétré, je foutais les putes et les prestations sur l’axe des abscisses et la qualité sur celui des ordonnées et puis je traçais mes courbes. Je te montrerais les graphiques si tu veux, tu verras, ils parlent d’eux-mêmes…
Notes
Produit Tarif Qualité
Melinda élevé bonne
Solange correct médiocre
Candice bon marché dégueulasse
Eric excessif excellente
Capucine soldé s’en ressent
Et ta prochaine étude c’est sur quoi?
Ba j’ai plusieurs projets mais d’abord je veux fignoler celui-ci. J’avais pensé à faire un guide du routard là-dessus, puisque du coup j’ai pas mal sillonné la France et j’ai établi un système à étoiles. Mais j’ai pas de réponse de Michelin ni du Routard, je crois que je serais obligé de m’éditer à compte d’auteur donc pour l’instant c’est en suspens… Sinon l’année prochaine pour approfondir le sujet je vais faire une étude plutôt fondée sur le management, donc me mettre du côté du gérant, cette fois-ci…
Ba bonne chance et à l’année prochaine!
Clarisse Gorokhoff
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