Les Knight veut votre peau. Mais ne vous inquiétez pas, ce n’est pas pour tout de suite. Il n’a pas l’intention de vous enterrer dans le désert en ne laissant dépasser que votre tête après avoir préalablement pris soin de la badigeonner de miel, ni même de vous enfermer dans une fosse septique au fond de sa ferme. Il est plus du genre socio-passif que sociopathe. Les souhaite juste vous voir disparaître de vieillesse, discrètement et paisiblement. En revanche, essayez de ne pas laisser d’enfants sur Terre s’il vous plaît, ça l’arrangerait.
Les a fondé le VHEMT (que l’on prononce « vehement »—il s’agit d’un acronyme de Voluntary Human Extinction Movement, soit le Mouvement pour l’extinction volontaire des Hommes.) Sa devise : Vivons le plus longtemps possible, puis disparaissons. Les et les siens considèrent que le volume de la population mondiale a atteint un palier inquiétant. Et honnêtement, il n’a pas tort : Vous avez essayé d’envoyer un sac de riz en Somalie récemment ? Ou d’être sur liste pour le concert d’Odd Future à Paris la semaine dernière ? On est dangereusement envahi là. Et ce n’est pas tout. D’après Les, notre espèce se permet de cracher sur tout ce que nous offre la Terre mère depuis trop longtemps, et en conséquence, on ne mérite plus d’exister. Donc, selon lui, arrêtons d’avoir des enfants et laissons les derniers êtres humains vivre de longues vies cupides avant de mourir, pour laisser la planète récupérer après notre passage. Vaste projet. Je l’ai quand même appelé pour voir s’il pouvait me convaincre de fumer et boire assez pour disparaître de la surface de la planète le plus rapidement possible.
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Les représente pour l’extinction de l’espèce humaine.
Vice : Salut Les. De quand date le mouvement exactement ? Vous en faites partie depuis sa création ?
Les Knight : Non. Je ne suis pas là depuis sa naissance parce qu’il existe depuis que les Hommes existent. Je lui ai juste donné un nom à la fin des années 1980.
Je ne suis pas sûr qu’il existe depuis que les Hommes existent, en toute honnêteté.
Même avant que l’on ne devienne des Homo sapiens, on se faisait la guerre pour le contrôle des ressources limitées. À mesure que l’on dépassait nos capacités à rassasier les membres de nos petites tribus, on envahissait d’autres tribus pour s’approprier les ressources dont on manquait. On a toujours choisi de tuer plutôt que de mourir de faim. C’est comme ça depuis la nuit des temps. On se reproduit trop par rapport aux ressources dont on dispose. La seule solution est de se servir chez son voisin, ou de s’installer dans une zone inoccupée.
Tuer plutôt que mourir, ce n’est pas plutôt une question d’instinct de survie ? Ce qui est l’opposé de l’extinction volontaire.
Oui, on se tue pour survivre. Afin d’éviter les guerres, on doit arrêter de se reproduire pour ne pas avoir à se battre pour le contrôle des ressources. Ceux qui se reproduisent le plus iront bouffer ceux qui ne se reproduisent pas, et c’est ce qui se passe depuis la nuit des temps. C’est d’ailleurs pour ça qu’on a évolué pour devenir une espèce aussi féconde.
OK. Quand avez-vous eut cette idée lumineuse ? Quand avez-vous réalisé que vous vouliez que tout le monde meure ?
Je commençais à constater des problèmes partout dans le monde et j’essayais d’y trouver des solutions. Et j’ai réalisé qu’en s’attaquant à chaque problème en profondeur, on se rend compte que le manque de ressources ne fait que les aggraver. Et à l’origine de tous les problèmes, on trouve les êtres humains. Quand tu comprends qu’il suffirait d’éliminer une seule espèce de la surface de la Terre, c’est déjà un bon début. La meilleure façon de procéder est de faire ça volontairement. Les méthodes involontaires ont déjà faillies.
Est-ce que vous pensez que votre raisonnement a du succès auprès des géniteurs depuis bientôt 30 ans ?
C’est difficile à dire. Il existe soixante-seize millions de VHEMT potentiels en plus chaque année (tous les ans, la population augmente de soixante-seize millions), mais notre mouvement ne grandit pas au même rythme. Internet nous a certes permis d’êtres tous en contact. En revanche, je ne crois pas qu’on ait réussi à rassembler de nouveaux inconditionnels de la non-reproduction. Expliquer que l’on est en train de dépasser la capacité optimale de la Terre à hauteur de 50 % ne suffira pas à faire changer d’avis un couple qui a décidé d’avoir un enfant.
Des hommes en train de mourir, ouais, c’est bien de ça dont on parle.
OK mais, avez-vous constaté que les médias s’intéressent plus qu’avant à votre mouvement ?
Ça va et ça vient. Peut-être qu’on s’intéressera de nouveau à moi quand on aura atteint les fameux sept millions de croissance, mais je ne sais pas si les médias s’intéressent plus à nous ou pas. Ça varie tout le temps.
Vous avez lu Freedom de Jonathan Franzen ? L’un des personnages principaux du bouquin est obsédé par le contrôle de la population.
Ah non, je ne l’ai pas lu.
Vous devriez, il traite exactement de votre obsession. Vous avez rencontré beaucoup de gens farouchement opposés à vos idées, ou bien la plupart des gens vous prennent-ils à la légère ?
Les deux en fait. Certains se sentent très offensés, mais je pense que c’est une réaction prometteuse parce que ça montre qu’ils se sentent concernés et donc qu’ils ont le potentiel pour faire partie du mouvement. Pour beaucoup de gens, nos idées sont incompatibles avec leurs convictions religieuses. Personnellement je ne pense pas que ça soit vrai. La plupart des religions parlent d’un futur sans hommes sur Terre.
Et si l’on pouvait construire un immense vaisseau spatial pour aller peupler d’autres planètes, vous seriez partant—ou les hommes doivent disparaître de toute façon ?
Ça ne serait pas une bonne idée. On a déjà une planète tout à fait adaptée, il faut juste qu’on en prenne soin. Des régions comme le Sahara sont à notre disposition : il y a déjà l’air et la gravité, il ne manque qu’un peu d’eau. Terraformer d’autres planètes n’améliorerait pas l’environnement déjà détruit de notre planète. Tout comme l’immigration de masse vers les Amériques au XIXè siècle n’a pas résolu les problèmes en Europe et en Asie.
Alors, c’est quoi la meilleure solution : des hommes qui n’ont aucun impact sur l’écologie ou carrément plus d’hommes ?
Je dirais qu’aucun homme demeure le scénario le plus sûr. Si jamais il y avait ne serait-ce qu’un seul couple reproducteur, nous serions de nouveau renvoyés à la case départ.
Pas seulement un meme, une métaphore assez parlante à propos de l’impact de l’humanité sur la nature.
J’ai l’impression que vous admirez toutes les formes d’existence, même les planètes qui n’existent qu’en théorie, sauf pour les hommes.
Si les êtres humains n’avaient pas provoqué l’extinction d’autres espèces, ça ne me dérangerait pas. En fait j’admire beaucoup l’espèce humaine, peut-être surtout parce que je suis moi-même humain, mais ça ne revient pas à dire que nous devons exister pour toujours. On peut profiter de nos vies autant qu’on le veut, puis disparaître. S’il y avait de moins en moins de gens chaque jours, on aurait accès à de plus en plus de choses et on arriverait à mieux s’entendre.
Ça va être de plus en plus relou de faire disparaître les cadavres par contre. On vous confond parfois avec un type qui veut tuer des bébés et stériliser tout le monde ?
Bien sûr, la première chose qu’évoque notre mouvement c’est l’idée d’un suicide de masse ou d’une extermination des populations. Mais notre objectif principal est différent ; il s’agit de la non-reproduction. Partout dans le monde, les femmes sont forcées à enfanter, on les prive des moyens de contraception dont elles disposent. Je considère que l’égalité des sexes est un pré-requis. Sans cette égalité, les hommes empêcheraient les femmes d’utiliser des contraceptifs. Il faut arrêter d’encourager la reproduction. En Australie, un enfant de plus est synonyme de 1 000 dollars d’impôts en moins pour une famille.
Ça vous rend pas dingue de voir le fétichisme qui entoure la notion de maternité en Occident ? On dirait que le fait d’être parent dépasse tous les idéaux politiques ou philosophiques. Le statut de mère permet de dire des choses complètement cinglées et sans fondement. La maternité est devenue une sorte d’arme idéologique et conservatrice impossible à remettre en question.
C’est vrai, oui. En plus c’est apparemment ce qui motive tous les mouvements écolos. Ils prétendent que c’est pour le bien de nos enfants. Ils ne comprennent pas que les forêts sont mal-en-point parce que nous ne faisons qu’augmenter le nombre de personnes qui ont besoin de bois. Je suis affligé de voir que les gens sont conditionnés à penser qu’avoir des enfants est le but ultime dans la vie.
Pensez-vous qu’on ne va pas tarder à faire face à un moment critique : on ne pourra plus nier qu’il y a trop de gens sur Terre et les détenteurs du pouvoir vont commencer à exercer un contrôle violent de la population ?
Je n’espère pas en tout cas. Aujourd’hui on encourage les couples à « s’arrêter à deux », comme le conseille l’association caritative britannique Population Matters (la population importe). Ça n’est pas assez, il faut s’arrêter dès maintenant. « S’arrêter à deux » veut quand même dire accroître notre population. Mais pour répondre à ta question, oui il se peut que des mesures drastiques de contrôle de la liberté de se reproduire soient mises en place.
Un pote pense que le Nouvel Ordre Mondial aurait placé un truc dans l’eau du robinet pour transformer notre sperme en bouillie, vous en pensez quoi ?
En toute honnêteté, ça me paraît peu probable.
Dans combien de temps sera-t-on obligé de reconnaître qu’on est trop nombreux ?
La capacité des hommes à nier est sans limite. Un bouleversement radical dans l’esprit des gens est nécessaire pour qu’ils se rendent compte que la pénurie alimentaire ne relève pas uniquement de la politique, et que le manque d’eau n’est pas à attribuer au fait qu’on ne creuse « pas assez profond ». On va vers un effondrement des civilisations. Je ne dis pas que c’est ce qui va forcément se passer, mais c’est dans cette direction qu’on va.
Est-ce qu’il y a quoi que ce soit de concret que je puisse faire pour empêcher ça ?
La chose la plus significative que quelqu’un puisse faire, c’est refuser de créer un être humain supplémentaire. Au Royaume-Uni il est possible de préserver 6,1 hectares d’habitat sauvage potentiel, juste en choisissant de ne pas concevoir un homme supplémentaire.
Merci beaucoup, vous êtes convaincant en tout cas.
Merci. Au revoir.
ALEX MILLER
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