Hé – qu’est-ce qui s’est passé déjà ?

Image publiée avec l’aimable autorisation de Tiffany Cooper.

Le 4 novembre 1950, alors que le royaume de Suède apprenait la mort de leur roi Gustave V, le journaliste et auteur Stig Dagerman écrivait une tribune pour dénoncer la spectacularisation de la tristesse et « la dictature du chagrin » à l’œuvre dans son pays. Qu’aurait-il pensé de l’ambiance en France juste après les doubles attentats qui frappèrent Paris ?

Dans l’hexagone, l’injonction à la tristesse a atteint son paroxysme lors des « marches républicaines », le 11 janvier dernier. Par leur unanimisme général, médias, politiques et experts de tout bord ont réussi le tour de force de réduire le jeu des existences individuelles à la dichotomie « je suis Charlie » ou « je ne suis pas Charlie ». Derrière cette réduction qui ne laisse que peu de choix en apparence, ressurgit en réalité le vieux fantôme républicain de la figure du citoyen. Même le « débat » autour de la participation ou non du Front National à cette marche y a été prétexte. Dans cette tristesse commune mise en spectacle, la politique a tenté en vain de retrouver un semblant de consistance. Peine perdue, la politique est morte et nous n’allons pas la pleurer.

Videos by VICE

Image via

Nous ne voulons pas pour autant tomber dans le dédain dont ont fait preuve quelques conspirationnistes sur Youtube, les réseaux sociaux ou d’obscurs sites internet. Nous tenons à être rabat-joie car nous pensons justement que les quelques 4 millions de personnes rassemblées à la suite de la tragédie le dimanche 11 janvier étaient sincères, qu’une vraie tristesse et non une forme spectacularisée d’émotion ait été ressentie par les manifestants.

Cette république universelle a pourtant du plomb dans l’aile. Sur la Place de la République, les manifestants ont voulu rejouer la « Liberté guidant le peuple », les barricades et l’élan révolutionnaire en moins. Tout cela fleurait bon « le bal des faux-culs » comme l’a fait remarquer Laurent Léger à C à Vous sur France 5, grand reporter chez Charlie Hebdo, qui a refusé de participer à la marche.

L’intégralité des médias nous a immédiatement annoncé le caractère historique de l’événement. Prophétie auto-réalisatrice, chacun fut très content de ne pas avoir raté ce rendez-vous et d’avoir pu engloutir sa part du gâteau de l’Histoire.

C’est peut-être ce que nous apprend le mieux ce slogan que l’on nous a asséné ad nauseam durant ces tristes dernières semaines. Le « Je suis Charlie » apparaît comme une version bizarrement actualisée de la catchline « I am what I am » de Reebok. À la tautologie ultime du je=je, a succédé en France ce nouvel aphorisme : je=Charlie, avec ses nombreuses variantes de type je=musulman=Charlie ; je=juif=Charlie ; je=je=Charlie, etc.

Paradoxalement, l’exaltation du Je suis Charlie a redonné un semblant de consistance à nos vies, en la détournant du vertige abyssal du je=je. Mais prudence. Le spectacle des forces de l’ordre applaudies par une partie de la foule défoncée à l’adrénaline est assez explicite pour comprendre où tout cela pourrait nous mener.

Couverture de « L’Humanité » du 8 janvier 2015. Image via

Conséquences des engagements guerriers de l’Occident au Mali et au Moyen-Orient, ces attaques portées sur le territoire républicain restent le prolongement de la nature d’événements se déroulant à quelques milliers de kilomètres. Par-delà la Méditerranée, les forces armées occidentales et françaises assassinent, avec des drones à la précision présumée « chirurgicale ». Lorsque le coup est porté en bas de chez soi, l’émotion est forcément plus palpable.

Mais il n’y a pas de « guerre contre le terrorisme » à mener, et tous les soldats du monde n’y feront rien. Simplement parce que les belligérants ne jouent pas au même jeu. La lecture du Traité de nomadologie de Gilles Deleuze en propose une interprétation assez convaincante. Les appareils guerriers des États nations se situent sur un échiquier, où chaque pièce dispose de qualité propre, combat dans un espace délimité, et cherche à optimiser le contrôle du terrain. Mais dans la machine de guerre djihadiste, le conflit est envisagé dans un espace ouvert, à la manière du jeu de Go, où la puissance d’une pièce dépend de sa position. Ainsi, dans cette guerre d’un genre particulier, il ne peut y avoir ni victoire, ni défaite.

La défaite qui nous guette en revanche, c’est le glissement de nos gouvernements vers des machines et des dispositifs de contrôle de plus en plus étendus, incarnés à la perfection par les déclarations de Claude Guéant. Avec en premier lieu une surveillance accrue des télécommunications et des déplacements. À la terreur, le gouvernement répondant d’abord par plus de fichages, de policiers, de caméras, de contrôle et de surveillance. Ils instiguent également le goût pour la délation dans le terreau de nos populations. En d’autres termes, c’est la possibilité d’une vie privée et anonyme qui, entre biométrie, reconnaissance faciale et interception des communications, nous échappe. Une nouvelle fois, si route vers le fascisme il y a, la voie ne pourrait mieux se paver – et l’enfer est pavé de bonnes intentions.

Image via

Cette hystérie collective a déjà porté quelques fruits pourris. On a vu des enseignants, s’inquiétant de l’environnement familial, signaler des propos tenus par des enfants de moins de dix ans. Écouter les enfants pour atteindre les parents, débusquer « l’ennemi intérieur », pointer « la menace » et la révéler au grand jour, relève d’un même dispositif étatique alliant répression et propagande. Le ministre de l’Intérieur Bernard Cazeneuve et les services de police recensaient sur les réseaux sociaux quelque 12 600 messages faisant, selon eux, l’apologie du terrorisme. Nous ne savons pas si le plus surprenant est que l’État soit capable d’une telle prouesse ou que l’un de ces messages, évoquant « des services de polices racistes » et « un règlement de compte entre la police et l’Islam » ait coûté deux ans de prisons ferme à son auteur.

La campagne gouvernementale #stopdjihadisme associée à la mise en ligne d’un site internet entièrement dédié ne contribue qu’à grossir les traits d’une chimérique cinquième colonne et ainsi rendre plus consistantes les lignes de fractures entre les individus.

Hobbes, en admettant que les individus « cèdent un peu de liberté en échange de sécurité », a posé les bases théoriques qui légitiment aujourd’hui les États nations. À partir de là, nos contemporains n’ont cessé de penser la liberté en termes de droits auxquels échoueraient des devoirs. Le fait que certains débattent encore sur la nécessité de sanctionner ceux qui refusent de participer au runnnig-gag des élections en dit long – 60% des inscrits n’ont pas pris part aux dernières européennes ou législatives partielles – sur le soi-disant « vivre ensemble » de la République, de la démocratie contemporaine et, in fine, de nos interprétations actuelles de la liberté.

Image via

Trop souvent agité, surtout lorsqu’il s’agit d’expression, l’étendard de la liberté est un élément discursif qui s’intègre dans les dispositifs du bio-pouvoir. L’injonction à la parole, à être quelqu’un, s’illustre d’ailleurs autant dans les slogans publicitaires que dans le « Je suis Charlie », conçu par le directeur artistique du magazine The Stylist. La manière dont est interprétée et revendiquée cette liberté autoproclamée fait partie de ce que Foucault appelle le gouvernement pastoral – soit une technique de gouvernement qui construit l’individu à travers le pouvoir qu’il lui impose, le forçant presque à être libre, pour mieux le contrôler dans un cadre limité. La liberté d’être une brebis en quelque sorte. Ce qui s’est passé durant ce long dimanche d’hiver et chaque jour à la télévision depuis en est l’illustration flagrante.

Ces grands rassemblements ont été salués ici et comme la résurgence du goût qu’auraient les Français pour la politique. En effet, puisqu’ils ont été copieusement récupérés par la politique entendez la classe politique, ceux dont c’est le métier et qui vivent de ça. Le politique en revanche la façon dont on pose la question de la communauté – en était pour sa part spectaculairement absent.

Thank for your puchase!
You have successfully purchased.