UNE INTERVIEW DU TYPE QUI A ÉCRIT TOUS VOS FILMS PRÉFÉRÉS
PORTRAITS-ROBOTS PAR QUATRE DESSINATEURS
PARCE QUE KAUFMAN NE VOULAIT PAS ÊTRE PRIS EN PHOTO

Vice : Comment se sont passées les projections de ton nouveau film Synecdoche, New York ? T’aimes assister à ce genre de trucs ?
Charlie Kaufman : Non, en général, je ne reste pas. Je l’ai fait à Cannes, mais d’habitude aux festivals, tu ne reviens dans la salle que juste avant la fin du film.
C’était comment la projection au festival de Sarajevo ?
Je sais pas vraiment. Je crois qu’il y a eu pas mal de réactions différentes.
Tu penses que soit on aime, soit on déteste tes films ?
Je crois bien. Mais quitte à déclencher des réactions extrêmes, j’aimerais qu’elles soient vraiment extrêmes. Parfois, les gens sont juste passifs.
Synecdoche n’était-il pas initialement décrit comme un film d’horreur ?
Si, au début. Quand, avec Spike Jonze, on est allés voir Amy Pascal de Sony Pictures, elle voulait qu’on fasse un film d’horreur. Par conséquent, il y a des éléments de ce qui est effrayant dans le monde dans ce film, mais ce n’est pas vraiment un film d’horreur, et je ne souhaitais pas que ça en soit un. L’horreur est un genre, avec certains dispositifs, des attentes, une musique particulière, des manières à part de monter, et des chats qui bondissent de nulle part pour te faire peur. Il n’y a rien de ça dans ce film. Il est lourd, bizarre et plein d’émotions contradictoires. À partir du moment où je me suis posé pour écrire, je me suis promis : « Je ne vais pas écrire un film d’horreur. Ça ne m’intéresse pas. Je veux faire quelque chose et que ça me semble vrai, à propos de ce qui est terrifiant dans le fait d’être vivant, d’être une personne. Et pour moi c’est la solitude, la maladie, le fait d’être mortel et la culpabilité. » C’est donc ce que j’ai mis dans le film. Ce sont des choses qui me font vraiment peur – avec les regrets, la vieillesse et le temps qui passe.
Pendant les vingt premières minutes du film, j’attendais un procédé de genre qui donnerait un sens à l’ensemble. Mais tu n’as pas fait ça.
Non. Dans mes films précédents, il y avait toujours un procédé narratif, un artifice, ou une chose à laquelle on pouvait se raccrocher. J’imagine que les gens vont l’attendre dans celui-ci aussi, mais je ne voulais pas faire ça cette fois, parce que les spectateurs vont finir par se sentir en sécurité et je n’en ai pas envie. Synecdoche ne va pas déclencher des réactions du genre « ah c’est un rêve », ou « c’est une entrée dans John Malkovich », ou « c’est un médicament secret qui efface la mémoire », ou je sais pas quoi. Ça ne va pas se passer comme ça. La vie de ce type va se dérouler et on va le voir vieillir, ne pas atteindre ses objectifs, avoir des relations minables, et mourir. Voilà le film. J’ai vraiment ressenti le besoin de le faire de cette manière, cette fois. C’est peut-être épouvantable d’un point de vue marketing mais…
C’est probablement une terrible erreur commerciale, mais c’est un triomphe artistique. Je pense que c’est ton meilleur travail. Ça m’a retourné. Je comprends les thèmes du regret, de la vieillesse et de la perte, et l’art peut les restituer. Le film ne donne aucune porte de sortie sympa.
Mais, je pense qu’une vision plus lumineuse serait tout aussi valable. Je ne crois pas adhérer uniquement à la vision de Synecdoche. C’est seulement un film. Je sais pas exactement comment articuler cela mais… l’idée que je suis seulement morose et malheureux n’est pas…
Vraie.
J’explorerai d’autres choses dans d’autres films. Mais, dans celui-ci, je voulais être honnête avec cette catégorie d’émotions.
Tu y es complètement parvenu. Es-tu satisfait du résultat ?
C’est difficile à dire. J’ai peur que le film se casse la gueule sur le marché pour un tas de raisons : parce que je vais en souffrir, parce que j’ai peur de ne plus pouvoir refaire ce genre de travail si ce film ne trouve pas de public… Si ça ennuie les gens, cela va m’affecter. J’aimerais que ça ne soit pas le cas mais bon, je suis quelqu’un de sensible et nerveux. J’imagine que la réponse à ta question est : si je peux le regarder seul, je crois bien que je l’aime. Je pense que c’est un bon film. Nous n’avons pas fait de compromis. Le jeu des acteurs est génial. Je trouve la musique géniale. On a réalisé tout ce qu’on avait prévu, sans s’angoisser d’un possible échec commercial. Et c’est bien. Donc je crois que j’ai décidé que j’avais besoin de voir ce film seul, et malheureusement je vais pas pouvoir parce que je dois aller à genre, vingt-cinq festivals.
Je considère qu’il y a plein de choses que tu as incroyablement bien réussies, comme la manière dont tu es parvenu à tourner plein de scènes courtes situées dans tant d’endroits différents.
Il y a environ deux cents scènes dans le film, à peu près le double d’un film normal. C’était un cauchemar à produire : plein, plein, plein de lieux de tournage et seulement quarante-cinq jours pour y parvenir. Le maquillage a été un désastre. C’était vraiment l’épreuve du feu, ce film.
Est-ce que tu avais l’intention de réaliser Synecdoche dès le début ?
Non, Spike devait le diriger. Nous avons présenté le pitch ensemble – du moins, l’idée de départ – et puis j’ai pris beaucoup de temps pour l’écrire, comme toujours. Au moment où j’ai sorti un brouillon, Spike était sur Where the Wild Things Are et ne pouvait pas se libérer. Je n’avais vraiment pas envie d’attendre, j’avais l’impression que ça allait prendre cinq ans de plus et je ne le voulais pas. J’avais besoin que quelque chose sorte. Et puis je me suis dit que j’avais envie de faire un truc personnel, et que je le pouvais. Donc j’ai demandé à Spike s’il voulait bien céder sa place, il y a réfléchi et, très gentiment, il a accepté.
J’ai fait mon master de cinéma à NYU et je sais que c’est aussi ton cas. T’es sorti en quelle année ?
En 1980.
OK. Moi en 1998, et pas mal de vieilles théories me sont revenues à l’esprit pendant que je regardais ton film, comme l’idée d’une action horizontale et d’une action verticale, ou de synchronie et de diachronie. Ton film n’est pas très diachronique. Même s’il se déroule sur l’ensemble de la vie d’un personnage, il y a d’incroyables moments verticaux qui décollent. Je n’ai jamais vu un film avec autant de moments verticaux étendus, où l’on échappe constamment au chemin inexorable vers la mort que suit le personnage.
C’est intéressant. J’aime cette idée. Lors d’une des premières projections, où nous avions distribué au public du papier pour prendre des notes, quelqu’un a écrit quelque chose comme : « J’étais très impatient pendant le film. J’avais constamment envie qu’il se finisse. Je me disais : “Mon Dieu, encore une scène.” Et en même temps, j’étais super content qu’à chaque scène il ne soit pas encore fini. » J’ai bien aimé ce commentaire. Tu sais, Todd Haynes – le réalisateur de Velvet Goldmine – se trouvait au festival du film de Sarajevo et j’étais super tendu à l’idée qu’il le voie, parce que je l’apprécie beaucoup. Après coup, il parlait de la projection et il racontait comment il avait observé le public rentrer, ressortir, puis rerentrer dans le film. Si ça s’est passé comme il le raconte, c’est plutôt cool. Cette idée qu’on puisse s’éloigner, puis revenir, puis s’éloigner et revenir. C’est quelque chose de très différent de ce qui se passe avec les films en général – avec des films plus commerciaux, certainement.
J’ai l’impression que tu n’as pas fait ce film pour t’opposer à des conventions ou pour être délibérément différent. Il me semble que là réside la différence entre ce qui finit par être prétentieux et ce qui suit un véritable élan créatif. Je crois que c’est cela l’art – prendre des risques et défier, sans être provocateur ou à contre-courant pour le simple plaisir de choquer.
Tu sais, je déteste ce genre de trucs, et je crois que certains de ces films ont été comparés à ce que j’ai fait avec Spike ou Michel Gondry. Les gens ont commencé à dire que j’étais un hipster alors que je ne le suis pas du tout. Je suis sincère.
Je sais même pas ce que veut dire hip à ce niveau. Plein de personnes balancent rageusement ce mot dans les médias en ce moment, mais j’imagine qu’ils veulent juste parler de mecs de 20 balais qui… Ouais bref, je sais pas ce que ça veut dire.
Je suis pas hip, je n’ai pas envie d’être hip et je ne sais pas comment devenir hip. Je suis beaucoup trop vieux pour m’emmerder avec ces conneries. Ma volonté, c’est de faire des choses vraies. C’est ça mon but. Je ne verse pas dans la hype. Ce n’est pas vrai.
Je me demandais : est-ce que les femmes et les hommes réagissent différemment face à Synedoche ?
J’aurais du mal à établir une règle générale, mais il y a certainement des femmes qui aiment ce film. Il me semble, d’après ce qui s’est passé lors des projections de presse qu’on a faites avec les rédacteurs de magazines, qu’il y a beaucoup de femmes qui ne réagissent pas au film – les rédactrices de magazines. Je ne dirais pas que c’est systématique. Il y a des femmes qui ont réagi, et des hommes qui n’ont pas de réaction.
Le personnage de Catherine Keener, Adele, semble être le gardien du secret de l’art, de la vie et du sens. Certaines femmes pensent peut-être que tu en fais juste un symbole, et pas une personne de chair et de sang.
Mais on fait souvent ça avec les gens. Je lisais ce truc sur Internet, qui est sorti l’autre jour à propos de ce type de femme qui apparaît dans les films – j’ai oublié quel nom on leur donnait. Je crois que c’était dans The Onion. L’article portait sur les films où tu trouves la femme à l’esprit libre, un peu folle, et qui n’existe que pour apprendre à l’homme comment vivre. Je lisais ce truc et il y avait des commentaires qui disaient : « Et Clementine dans Eternal Sunshine ? » Et ça devenait embrouillé. Le truc avec Clementine était de partir du fait que les mecs sont attirés par ce type de femmes, et de constater que c’était vrai. Et le fait que ça devienne problématique est également vrai. Je n’étais pas inconscient de ça quand j’ai décidé de la créer. Et puis, c’est complètement subjectif dans l’esprit de Joel. Tout le film n’est que son souvenir d’elle. Je m’efforce vraiment de créer des personnages féminins réels. On ne peut pas prétendre que ce genre de femmes n’existe pas, il y en a plein. Mais Clementine est plus que ça, et peut-être qu’elle est comme ça parce qu’elle essaye de rentrer dans un moule, ou qu’elle essaye de plaire aux hommes, ou je ne sais quoi encore. Énormément de gens font ça.
Et puis, tu ne dis pas non plus que c’est le seul type de femme qui existe ou que c’est le seul type de relation qu’un homme puisse avoir avec une femme.
Mais ça existe. Dans Synecdoche, j’ai l’impression qu’Adele est… je sais pas. Il me semble qu’on rend justice à son personnage. Et avoir Catherine comme actrice était aussi quelque chose de voulu. Ça se passe sur plusieurs niveaux. Je m’efforce vraiment d’incarner les personnages féminins. Quand j’écris, je rentre dans leur peau. Sans ça, on risque toujours de faire des caricatures.
Une amie à moi trouve ton film misogyne.
Je suis l’opposé d’un misogyne, tous mes amis sont des femmes. Je ne parle même pas aux hommes. D’ailleurs, tu sais, c’est bizarre – il faut que je sois super prudent quand je dis ça parce que je connais des gens qui vont me dire, si je m’exprime mal, « OK, c’est parti, il idéalise ». Mais le truc c’est que c’est pas grave d’idéaliser les personnes. Ça fait partie du fait d’être un humain et de la manière dont on se connecte aux autres. On a besoin de s’ouvrir aux autres, et une partie du fait d’être un mec hétéro est d’aimer les femmes. C’est vrai, non ?
C’est ton expérience. Si tu étais homo tu aurais inventé un tas de personnages masculins dans la veine d’Adele ou Clementine…
Probablement, parce qu’ils auraient été importants dans ma vie et que leurs réactions auraient eu une influence sur moi. C’est comme cette idée de « regard masculin » (N.D.L.R. : Le male gaze est une idée reprise par la théorie féministe du cinéma, qui voudrait que le public soit forcé de voir l’action et les personnages au travers du regard de l’homme hétérosexuel), il me semble qu’il y a quelque chose de faux là-dedans. Je veux bien reconnaître qu’il existe une histoire de l’homme regardant la femme de cette manière, mais c’est parce que les hommes aiment les femmes. Bien sûr que c’est un truc idéalisé, mais c’est le seul endroit où l’on peut vraiment faire preuve d’idéalisme. C’est l’expression de quelque chose de si profondément primaire dans le fait d’être un mâle hétérosexuel que c’en est beau, d’une certaine manière.
Mais c’est compliqué aussi, cette idéalisation de l’être aimé.
Je crois que ça peut être perturbant pour la personne qui est l’objet de cet amour. Mais c’est perturbant d’être vivant…
C’est perturbant d’être une personne, point final.
Et c’est perturbant d’être à ce point dépendant de ce truc qui est ancré dans la chimie de notre cerveau. Tu regardes certaines des peintures qui ont déclenché des polémiques pas possibles à travers l’Histoire et, mon Dieu, moi je les trouve tellement belles. Je peux pas en vouloir à un peintre de peindre d’une certaine manière. Ça serait du gaspillage d’intelligence.
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