L’art c’est gay, tout le monde le sait, mais dès qu’Hitler s’en mêle et qu’il y a des maquettes dedans, je ressens une envie compulsive de savoir de quoi on parle. L’exposition << If Hitler had been a hippie, how happy would we
be >> présente les frères Chapman, que je ne connaissais pas,
mais qu’un pote m’a resitué plus tard comme faisant partie de la même
école que Damien Hirst. Le truc se déroule au White Cube, une galerie
pas loin de Picadilly.
Au rez-de-chaussée, bonne surprise : des croûtes de l’époque victorienne comme on en trouve dans n’importe quel marché aux puces – des portraits d’aristo – sont retouchés pour les transformer en monstres de foire plus ou moins répugnants (le meilleur se retrouve avec un bec de lièvre qui lui remonte jusqu’aux cheveux, le faisant vraiment ressembler à un vagin décati). Cool. Ça ressemble à du Pierre la Police qui maîtriserait les techniques de restauration de tableau. Mais le plus beau se trouve au sous-sol de la galerie.
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En descendant, on se retrouve face à neuf boîtes de verre immenses (à peu près 3 mètres carrés, mais je suis nul en architecture) qui renferment des dioramas magnifiques et plus classe que tout ce que j’ai jamais vu au salon de la maquette. C’est en s’approchant qu’on prend conscience d’à quel point le truc tue : le premier renferme une espèce de reconstitution de la scène finale de « Apocalypse Now » : une rivière s’enfonce dans une vallée montagneuse sur les arpents de laquelle sont plantées des têtes sur des pics. Sauf que la rivière est rougie par le sang, et que le bateau qui s’y affrète n’est pas américain : il a une croix gammée peinte sur le flanc, d’ailleurs, dessus ce sont des petits nazis. Et les têtes sur les pics, ben c’est des nazis aussi.
Tout comme les petits soldats qui sont en train de se noyer dans la rivière, ou qui sont en train de se faire massacrer sur la montagne par des figurines qui ressemblent à des zombies échappés de « Nuit et Brouillard ». Le concept est pas mal, mais quand on sait que le putain de diorama renferme quelques milliers de figurines toutes sculptées et peintes à la main – parmi lesquelles une secte satanique récite des prières dans une église dont le joueur d’orgue est un mutant à huit bras et dans laquelle on baptise un bébé Hitler dans un bénitier de sang – , on se demande sérieusement si on est pas en train de voir la plus grande exposition qu’on verra jamais. D’autant qu’on parle ici du premier diorama et qu’il y en a huit autres aussi biens, mêlant toujours plus de cadavres et de mutants en forme de swastika dégueulasses qui partouzent sur des tanks, et de soldats de la Wermarcht et de zombies exhumés de charnier des camps de concentration. Le décor central est un volcan duquel sort un champignon atomique. Plus loin, un charnier sanglant gît au pied d’un petit Hitler qui peint le décor (sachant qu’il y a entre 10 et 100 Hitler par maquette).
J’ai halluciné de pas être le seul à kiffer un truc aussi horrible et cool, il y avait une vingtaine d’étudiants qui dessinaient et mesuraient les maquettes et je me suis dit que les étudiants en art anglais étaient quand même plus cool que les français. Ma copine a pas tenu le coup et elle a filé fissa. Moi j’aurais pu rester des heures devant un petit temple maçonnique au fronton à la gloire de MacDo mais le truc était tellement gigantesque autant dans le concept que dans sa mise en œuvre que j’ai préféré partir de mon plein gré plutôt qu’on me force à sortir à la fermeture de la galerie, ce qui m’aurait été insupportable. En feuilletant le catalogue, j’ai eu un dernier choc qui m’a confirmé que j’avais une notion de l’espace carrément pitoyable : les neuf maquettes forment en fait un tout (je m’en doutais mais j’avais pas compris tout seul) : une putain de swastika géante. Je me suis agenouillé et j’ai dit Amen.
Quand j’ai appris plus tard que les Chapman avaient déjà réalisé une première version de cette installation qui s’appelait « Hell » et qui a accidentellement brûlé et que ce « Fucking Hell » était en fait un remake entièrement repensé, j’ai décrété que Jake et Dinos Chapman étaient de très loin mille fois plus puissants que Jesus Christ et j’essaie depuis de porter leur parole.
Au final, l’art c’est gay, tout le monde le sait, mais si ça pouvait être aussi génial à chaque fois, je suis sûr que beaucoup plus de monde comprendrait que c’est cool d’être gay.
CLAUDE MONEY
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