
Ô preux lecteur, sais-tu le nombre d’heures que j’ai passées à tapoter sur un clavier les jambes ankylosées et la tête lourde, tout ça pour dégoter des disques que tu n’écouteras probablement jamais ? J’en appelle donc à ton bon sens et à ta curiosité, et je compte sur toi pour te procurer en toute légalité les précieux artefacts ci-mentionnés qui brilleront dans ta discothèque comme une nuée de vers luisants.
Fondé par le graphiste Julian House, le mystérieux label Ghost Box redonne des couleurs à une musique d’illustration sonore baignant dans un climat d’occultisme poétique typiquement british. Les mythes et légendes païennes du folklore rural y renaissent sous une forme sonore indistincte où s’entremêlent passé et futur, rêve et réalité. Pour son premier disque solo au titre sybillin, Roj Stevens (du merveilleux groupe Broadcast) télescope des sonorités électroniques héritées des studios de la BBC à une exotica ensorcelante où glockenspiel, bongos et gargouillements de synthétiseurs se fondent dans les soliloques d’un speaker teuton. Mais la douceur mélancolique qui émane de ces comptines vaporeuses ne fait que masquer une présence surnaturelle, surgie d’un roman d’Arthur Machen ou du Village des damnés. Sois charitable à Noël, offre ce disque enchanteur à un candidat au passage dans l’au-delà.
C’était inévitable, après avoir essoré les années 1980 jusqu’à l’écœurement, il était temps de remettre les pendules à l’heure. C’est chose faite grâce aux Canadiens de Azari & III dont le maxi Hungry for the Power, sorti sur le label de Cosmo Vitelli I’m a Cliché, ressuscite la jackin’ house (axe Chicago-Détroit circa 1988) boostée aux hormones queer et estampillée des trois D magiques (deep, dark, druggy). Ce hit en puissance aux gimmicks lubriques fleurant bon la warehouse party est complété par deux inédits et des remixes bien sentis (Cosmo himself en duo de choc avec Mathias Aguayo et le New-Yorkais Runaway). Cerise sur le gâteau, un clip radical dans lequel un trader psychopathe finit bouffé par les cousins zombies de Milli Vanilli après avoir buté une escort.
Si la vie te paraît toujours aussi fade, je te recommande chaudement l’écoute du dernier Wolf Eyes sur le bien nommé label Hospital Productions, fief du harsh-noiseux Prurient. Plus vile et répugnante que jamais, la voix de Nate Young n’a jamais autant évoqué Mark E. Smith torturé à la gégène dans une geôle suintante en Serbie. L’instrumentation est à l’avenant : grincements métalliques et percussions industrielles démantibulées, couinements électroniques suppurant la rouille et geysers de noise effroyable à la Whitehouse. Ce qu’il y a de chouette avec Wolf Eyes, c’est qu’ils placent toujours un peu plus haut la barre de l’infamie sonore, et qu’on en réclame toujours plus.
Dans la constellation des illuminés du new-new age qui peuplent l’underground, Daniel Lopatin, alias Oneohtrix Point Never, figure sans conteste parmi les plus captivants. Ça fait quelques années que ses cassettes et ses disques, dispersés sur une myriade de micro labels, font l’objet d’un culte confidentiel. Rapidement épuisés, ses trois premiers LP ressortent sur le label No Fun Productions en CD (oui, ce curieux support d’un autre âge), tandis que deux nouveaux vinyles sortent dans la foulée. Ces disques à l’aura magnétique sont des portes d’entrée vers un monde étrange où la musique de synthétiseurs planante entre Klaus Schulze et le générique de L’Aventure des plantes aurait été détournée par l’intelligence perfide d’un leader de culte satanique sous l’emprise du 2ci. S’il fallait la qualifier, j’appellerais cette musique du stoner synth.
Vice : Ta musique a un côté très cinématographique, plutôt film d’horreur glauque que marivaudage rohmerien, semble-t-il. C’est une influence consciente ?
Daniel Zumineto : Ouais, j’ai vu le film Le Premier Pouvoir quand j’étais gosse et ça m’a marqué à vie. Tout ce que j’ai fait après avoir vu Le Premier Pouvoir est un hommage au Premier Pouvoir. Je vénère aussi Prince of Darkness, de John Carpenter.
Sinon, ton prochain album s’appelle Russian Mind… C’est ton côté crypto-communiste nostalgique qui s’exprime ou ton admiration pour Artemiev, le compositeur attitré de Tarkovski ?
En fait, mon pote Brad voulait monter un groupe de stoner metal qui se serait appelé Russian Mind, avec le batteur de Pissed Jeans et moi, mais ça n’est jamais arrivé. Je trouvais que le nom tapait bien, du coup je l’ai repiqué comme titre. Ruined Lives, le titre d’une de mes cassettes, est aussi celui d’un album de Transistor Transistor, un groupe punk rock dans lequel joue aussi mon pote Brad. En gros, je chope la moindre de ses idées à la con et je l’utilise comme titre pour mes propres enregistrements.
Tu as aussi sorti un DVD qui compile toutes sortes de jingles millésimés 1979-1989, des démos pour les premiers magnétoscopes VHS, des polygones vectoriels, des effets de feedback vidéo, des trucs kitsch dans ce goût-là… Qu’est-ce qui te fascine tant dans cette technologie mammouth d’une ère pas si lointaine ? Tu ne te prendrais pas un peu pour le Nam June Paik du trash rétro ?
C’est vrai que j’adore le rétrofuturisme… Mais ce qui me branche avant tout, c’est de créer une expérience psychédélique pour moi-même et d’autres personnes. Et en ce qui me concerne, j’associe davantage la vibe psychédélique au jeu de console Sierra Quest et au graphisme vectoriel en 3D qu’au Magic Bus et aux effets de lumière noire. Cela dit, en ce moment je me dirige vers un trip Blair Witch Project, je bloque plutôt sur des trucs dark comme Lustmord et je mate pas mal le History Channel… Comme quoi, tout est possible.
ROJ – The Transactional Dharma of Roj (Ghost Box)
AZARI & III – Hungry for the Power (I’m a Cliché)
WOLF EYES – Always Wrong (Hospital Productions)
ONEOTHRIX POINT NEVER – Zones Without People (Arbor)/Russian Mind (No Fun Productions)/Drifts (No Fun Productions)
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