La classe moyenne de Manchester dort dans la rue

Si l’on en croit l’association d’aide aux sans abri Crisis (et si l’on ne peut plus faire confiance à une association caritative, à qui pouvons-nous faire confiance ?), il semblerait que les choses tournent au vinaigre pour la classe moyenne en Angleterre.

« Les classes moyennes pourraient être amenées à vivre dans la rue d’ici quelques années ». J’ai appris cette nouvelle consternante en lisant le si fiable et si sobre Daily Mail. Le journal s’était réapproprié, de manière tout à fait « légale », un article de l’hystérique média alternatif socialiste : The Guardian (ils l’ont lu, donc vous n’êtes pas obligé de le faire vous aussi). Cette étude de Crisis révèle… en fait, je ne sais pas ce qu’elle dit précisément, car le Mail a décidé d’éviter soigneusement toute référence à celle-ci – bien joué, hein.

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Mais, en gros : bientôt, la classe moyenne britannique va se retrouver sous les ponts. Traumatisé par la nouvelle, je suis allé mener moi-même l’enquête dans les rues pavées de Manchester, afin d’entendre ce qu’en pensent les VÉRITABLES concernés par ce désastre antidémocratique.

Là, j’ai rencontré Billy. Une vraie personne, comme vous et moi, en train de faire ses courses chez Harvey Nichols, un genre de Bon Marché à l’anglaise. Billy a fait preuve d’une grande compassion, chose qu’un journaliste sans pitié comme moi ne pourra jamais comprendre.

Alors, je lui ai demandé : « Selon vous, quel est le pire aspect de la vie d’un SDF ? »

« Je crois que, si on est sans abri, on est désespéré », m’a-t-il répondu. « On est arrivé à un point où on n’a plus personne. Moi, je ne pourrais pas vivre sans un minimum de bien-être dans ma vie.

– Qu’est ce que vous avez dans votre panier ?

– De la barbe à Papa persane.

– C’est ce que vous entendez par “un peu de bien-être” ?

– Eh bien oui, c’est en tout cas l’une des choses qui me rend bien heureux. »

Ému aux larmes par l’élan d’enthousiasme de Billy pour la barbe à papa, il me semblait juste d’essayer de trouver des « bons plans » pour contourner les horreurs de la clochardisation. Voici Marie, une parfumière. Sachant que l’odeur d’un clodo laisse peu de doutes sur ses habitudes de toilette, elle recommande une eau de Cologne classique pour couvrir les malheureuses odeurs.  Sans ironie, elle propose l’« Eau Sauvage » de Dior ou l’« Aqua di Palma » qui a une odeur de jus de citron en bouteille. Pour la modique somme de 110€ le flacon, vous sentirez plus le Prince que la pisse.

Prochaine étape dans notre recherche de tuyaux pour aider la classe moyenne à se préparer à l’exclusion sociale imminente : le rayon vin de chez Mark & Spencer. Là, j’ai rencontré Rob Fahey, un homme tellement ancré dans la classe moyenne que son musicien préféré est Moby et qu’il compte parmi ses plus proches amis une troupe de théâtre (une costumière, notamment). Un homme si perdu dans l’échelle sociale que ses deux parents lui avaient attribué leur blason familial. Depuis, fatalement, il est devenu clochard.

Nous avons parlé du Beaujolais Nouveau, qui sera bientôt dans les rayons. Nous avons discuté du drame de ne pas avoir d’ouvre-bouteille lorsqu’on a un penchant pour le bon vin. Puis, il m’a emmené dans son « domicile » et m’a montré l’intérieur de sa veste en soie fine chinoise.

« C’est une bonne amie, Freida Masalisky, qui me l’a offerte. Elle était une formidable couturière dans le temps. Oh, on faisait la fête comme personne. Elle créait des vêtements pour le Théâtre du Palace, pour Covent Garden. C’était la belle époque !

– Qu’est ce qui s’est passé ?

–  Eh bien, Samuel, j’aime bien boire un coup. Vous aimez boire un coup ?

– Dans la limite du raisonnable.

– Oh, on s’en fichait dans le temps. On allait de pubs en pubs, et de soirée en soirée… »

Je lui ai demandé ce que ça faisait de faire partie de la classe moyenne et, malgré tout, d’être à la rue. Trop réservé et embourgeoisé pour en parler de vive voix, il a décidé d’exprimer ses impressions dans une lettre, le tout dans un anglais moyen bien typique.

Comme tout journaliste digne de ce nom, je n’ai pas lu le reportage tiré de l’étude de Crisis car, vous comprenez, les histoires sont bien plus intéressantes lorsqu’elles s’appuient sur de petites anecdotes plutôt que sur des faits. Ce sont les récits désolants, comme celui de Rob, qui prouvent que la classe moyenne va se retrouver dans la rue. Ce n’est pas seulement un risque, c’est une réalité. Profondément attristé par tout cela, je me suis rendu à la FNAC du coin afin d’acheter un CD de Moby pour mon nouvel ami, en partie pour lui rappeler de quoi il serait capable si jamais il arrivait un jour à se réinsérer dans une société convenable. Hélas, il n’était plus là. Probablement à cause de ses « engagements préalables ».

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