Ça fait 20 ans que Mark Mothersbaugh compose les bandes-sons des films de Wes Anderson, des pubs pour Apple, des génériques de dessins animés et des musiques de jeux vidéo, mais avant de faire tout ça, il était dans un groupe de musique nommé DEVO. Ces mecs portaient de drôles de chapeaux qu’ils appelaient « dômes d’énergie », et tournaient des courts-métrages débiles en mettant ces trucs sur leurs têtes. Le monde les adorait. Puis ils ont disparu. Il y a quelque temps ils se sont remis ensemble et récemment, ils ont même ressorti un album. Je voulais savoir pourquoi leurs dômes d’énergie étaient devenus bleus avec le temps, c’est pourquoi je suis allé le rencontrer.

Vice : Hey Mark, on a déjà cessé de dé-évoluer ?
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Mark Mothersbaugh : Absolument pas. Nous avons même accéléré notre dé-évolution à un point fascinant et dangereux. Je dirais même n’avoir jamais imaginé au cours de nos pires crises de paranoïa à la fin des années 1970, lorsque Jerry et moi disions « Ouais, nous avons l’impression que les choses dé-évoluent, et ont cessé d’évoluer », que l’on arriverait aussi bas.
Je me souviens que vous étiez pro-Obama avant les élections. Vous pensez qu’il a réussi à ralentir la dé-évolution ?
Je ne sais pas, je crois que je dirais que oui, mais peut-être que j’en attendais trop de sa part aussi. J’espérais un miracle. Il travaille au milieu d’un tas de voleurs, c’est pourquoi j’ai l’impression que ce n’est même pas lui qui est réellement au pouvoir. On dirait un film. Et encore, les films ne sont plus ce qu’ils étaient à l’époque… Maintenant, il y a tellement de gens impliqués ; tu as un réalisateur et ses assistants, et ils peuvent avoir tort sur tout et ne faire que des erreurs mais comme ils sont plein, et qu’il y a tellement d’autorisations à pourvoir et de décisions à prendre, il finit par être englué dans un amas de choses qui le rendent complètement dépendant des autres. DEVO a une manière de voir les choses naturellement optimiste, mais on s’inquiète aussi.
Quand tu regardes en arrière, tu t’aperçois que nous avions le même problème il y a de ça 40 à 50 ans – nous n’avons jamais cessé de vouloir survivre à tout prix. Nous avons même dépassé le point où survivre n’est plus bon pour la survie de notre propre espèce – et encore moins pour celle des autres. Je défends beaucoup de causes et j’essaie de protéger la vie sauvage, mais en réalité, ce qui va vraiment se passer c’est que la planète va changer du tout au tout, et les ours blancs, les morses, les éléphants, les babouins et tous les autres animaux sauvages n’auront plus assez d’espace pour vivre.
L’autre possibilité, c’est que l’espèce humaine s’éteigne de son plein gré, ou par une conséquence naturelle. Peut-être que d’un coup, tout le monde se dira « Mais qu’est-ce qu’on croyait ? Il n’y a pas assez d’air, il n’y a pas assez d’eau, il n’y a pas assez de terre pour tout le monde ». Et peut-être que les hommes vont un peu ralentir leur envie de procréation. C’est bien qu’on soit six milliards sur la planète, mais pas en même temps. C’est beaucoup trop par rapport la taille de la planète. Le scénario de la pandémie globale est plus réaliste que jamais, parce que nous partageons tout. Il n’y a que très peu de poches d’humains qui demeurent isolées du reste du monde. Tout le monde est dans le même tank fermé, donc si la bonne épidémie fait son apparition, ça pourrait bien faire disparaître beaucoup de vies avant que l’on trouve l’antibiotique adéquat pour nous sauver.
Et si ça devait arriver, vous préféreriez la lune ou Mars ?
Je pense que c’est ce qui a permis un jour à des intellectuels de dire « oh, eh bien au pire il y a toujours Mars ou la lune » mais le fait est que d’un point de vue technique, ce n’est pas envisageable dans un futur proche. Toutes les religions dans le monde encouragent les gens à faire toujours plus d’enfants – surtout ceux qui ne possèdent rien, ceux qui ont justement besoin de ménager leurs ressources -, les religions incitent ceux-là à faire s’accroître l’humanité, comme si c’était maintenant ou jamais. Si ça continue, on ne va pas faire long feu.
Vous avez sorti en avant première votre premier album en 20 ans sur www.colbertnation.com – est-ce que ça a voir avec une certaine forme de revendication ?
On n’est pas apolitiques. Quand j’ai rencontré Jerry, on était tous les deux contre la guerre du Vietnam et on pensait que défiler avec une pancarte et faire entendre ta voix était un bon moyen de changer les choses, mais une des leçons qu’on retient aujourd’hui de notre enfance, c’est que la révolte est un truc obsolète dans notre culture. Les hippies des années 1960 sont devenus les capitalistes branchés des années 1970 et les punks nihilistes ont tous fait des overdoses et se sont éteints, alors on a regardé autour de nous et on a réalisé que le seul moyen de provoquer le changement, c’est la subversion, pas la rébellion. Je me souviens avoir été marqué par une pub pour Burger King à l’époque, et je me suis retrouvé à répéter le slogan sur notre premier album, dans une chanson qui s’intitulait « Too Much Paranoia ». Je trouvais que Madison Avenue se débrouillait bien en matière de subversion, bien qu’ils aient surtout vendu de la grosse merde aux gens. On s’est dit qu’on pourrait utiliser leur approche, mais pas forcément leur état d’esprit – donc oui, je pense que DEVO a toujours eu un aspect politique.
Et pour ma génération, quel serait le truc qui nous donnerait envie d’être artistes ?
Il y a plein de choses qui ont de quoi susciter des vocations d’artistes, plein de raisons d’avoir des opinions à propos de la vie. Même après 20 ans de grunge et de rap et l’impression de ne pas avoir ni d’objectif dans la vie, ni de moyen de se faire entendre, je pense qu’il y a plein de raisons d’avoir de l’espoir, de vouloir créer et de prendre part à un futur meilleur.
On a peut-être tout simplement besoin de redéfinir ce qu’est l’humain. OK, on vient de parler de plein de trucs négatifs et de la direction prise par la planète, mais ça ne m’empêche pas non plus de penser que c’est le moment rêvé pour être un artiste et garder son âme d’enfant.
Quand j’étais gamin, je regardais les groupes de musique et je me disais « mais comment on enregistre un album ? Comment on décroche un contrat ? Comment ça marche, tout ça ? ». Et voilà que de nos jours les gosses peuvent enregistrer des sons sur leurs téléphones portables – on vit une époque excitante ! Je viens de signer un contrat avec une maison de disque, ça c’est un truc que je n’aurai jamais cru possible il y a trois ans. Quand on a discuté avec eux, ils disaient « Soit on disparaît dans cinq ans, soit on trouve un truc pertinent et on se réinvente », donc ils étaient ouverts à toute suggestion. Ils se demandaient « bon, on fait quoi maintenant ? » et moi j’étais là genre « OK, ils ont l’air partants, pas comme quand ils disaient “c’est comme ça que fonctionne l’industrie du disque et voici précisément ce que vous devez faire, et je ne veux plus jamais entendre ces discours sur Broadway, les bouquins d’art ou les prétentions artistiques sans intérêt. Faites juste un hit single ».
Du coup, quelles sont les idées révolutionnaires que vous avez pu mettre en avant sur cet album ?
L’idée de faire appel à une agence de pub pour gérer la partie marketing au lieu de laisser Warner Bros s’en charger ; ça c’était quand même énorme. On avait pour habitude de bosser avec des focus groups, c’est pour ça que nos dômes à énergie sont bleus, c’est eux qui l’ont choisi. Trente ans auparavant, il n’y aurait eu aucune chance pour qu’on procède comme ça, parce qu’on se sentait totalement incompris. La presse ne nous suivait pas. À chaque album, il s’agissait de montrer qu’on existait encore et encore. Pour notre premier album, Rolling Stone a dit des trucs du genre « …et il y a même deux morceaux sans guitare sur l’album. Vous appelez ça du ROCK ? ». Et pour l’album d’après, on nous a reproché d’avoir une boîte à rythmes. Alors on a choisi de s’isoler pour se protéger, c’est la raison pour laquelle on a réalisé nous-mêmes nos clips.
Des années après, quand MTV est apparu et que des artistes comme Rod Stewart et Nirvana ne savaient pas quoi faire, les maisons de disque se sont mises à faire appel à des réalisateurs pour foutre des trucs plus « rough » dans les clips ; si le groupe disait « je veux un cheval dans mon clip », les maisons de disque répondaient « OK, pas de problème, on va mettre un cheval ». Ils ont dépensé beaucoup d’argent dans des clips ridicules. C’était sans idée et aux antipodes de ce qu’on pensait que Sound and Vision ferait.
Tous les pronostiques qu’on a faits se sont avérés bons, comme parler de la télé dès les années 1970 et dire « ce truc va tout changer à la musique ». Ça s’est confirmé, sauf que ça n’a pas tué le rock comme on le croyait, « le rock n’ roll va mourir et Sound and Vision va lancer une nouvelle vision de la pop et du pop art et les guitares vont être foutues au placard », mais en fait les groupes de guitare ont viré les agences de pub pour créer leurs propres identités visuelles. Du coup, ils se sont bien démerdés finalement.
Que penses-tu des clips d’aujourd’hui ? T’aimes bien ce que fait Lady Gaga ?
Ils ne sont pas spécialement impressionnants. J’aime bien Lady Gaga, alors que c’était pas le cas au tout début, ensuite je l’ai rencontrée et je suis allé à un de ses concerts et je me suis dit « bon, c’est une petite plutôt talentueuse ; elle joue du piano et elle chante pour de vrai, et elle écrit elle-même ses chansons ». Bon, c’est pas non plus David Bowie à 22 ans, mais elle a du talent, elle est intelligente et elle a des gens qui l’accompagnent bien et la dirigent vers la bonne direction. De toute évidence, elle est un pur produit marketing mis en avant parce que c’est une poule aux oeufs d’or, mais je crois qu’ils ont vraiment fait appel à des réalisateurs qui savent y faire et sur scène, elle n’est pas mauvaise non plus. Je pense que d’ici ses trente ans, elle peut vraiment devenir quelqu’un. Soit elle devient une vieille conne, crevée, blasée et qui a tout raté, soit une très grande artiste – ce que je lui souhaite.
Quelle direction vas-tu prendre dans tes nouveaux clips ?
YouTube est assez proche de ce que je voulais quand je pensais à Sound and Vision et MTV. Je crois que YouTube a fait s’évanouir le « concept Michael Jackson ». Tout le monde a adoré « Thriller » parce qu’il a dépensé 150 millions de dollars pour le clip, ce qui était du jamais vu pour l’époque. C’est John Landis qui l’a réalisé et des centaines et des centaines de gens ont été réunis pour le tournage. C’est cool et les vidéos épiques c’est bien, mais je pense que le mieux, c’est quand les gens tournent des trucs simples juste sur la base d’une idée géniale, même juste avec une petite caméra dans une chambre. Et hop, 600 000 vues en une semaine. Ça c’est de l’art, c’est inventif, pas comme ce que te font bouffer les maisons de disque ou les sponsors. C’est mieux que Madison Avenue. J’adore YouTube pour ça.
Est-ce que tu vas tomber dans le lo-fi au lieu de choisir un grand réalisateur avec lequel travailler ?
Eh bien, les trucs qu’on fait avec Mother – on a filmé « une réalité irréelle » avec eux – c’est plutôt de la fiction en fait. Les seuls vrais éléments dedans, c’est nous. On va bientôt le sortir sur Internet. J’aime beaucoup. Là tout de suite, on fait vraiment de l’art à proprement parler et je m’amuse beaucoup avec ça. T’as pas besoin de John Landis ou d’un million pour réaliser un bon clip, tu dois juste avoir une bonne idée, être créatif et avoir un peu de talent. Potentiellement, il y a un public de gens pour regarder ça, des esprits jeunes et curieux, et qui cherchent sur Internet, cette énorme fosse septique pleine de merde, des trucs qui se démarquent et qui sont biens. Quand quelqu’un trouve un truc bien, il le fait savoir et le relaye.
Je crois que les meilleurs trucs sur la toile ne restent jamais secrets. Quand un truc relève du génie, il finit par être vu. Internet est le meilleur truc qui nous soit tous arrivé. De toute l’histoire de l’humanité, c’est le truc le plus proche du concept de démocratie. Maintenant, on doit attendre qu’un pays soit capable d’envoyer un laser dans l’espace et d’atteindre tous les satellites, et alors plus aucun d’entre nous n’aura de traces de nos photos, ni de ce qu’on a écrit, enregistré ou transmis à qui que ce soit, et tout disparaîtra brutalement. Mais en attendant, on peut tout regarder sur YouTube.
INTERVIEW : NICOLE KAI
PHOTOS : JAMIE LEE CURTIS TAETE
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