François Cusset

French Theory La Décennie

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Vice : Chaque génération fantasme sur la génération précédente pour justifier son propre ennui. Les boomers essayaient de s’émanciper par la révolte – mai 68 – en fantasmant la figure du résistant et la seconde guerre mondiale ; vous, vous êtes né dans un espèce de fantasme de mai 68, et une autre génération, la nôtre, est née dans le rien. On se demandait si ça vous faisait peur, une génération qui vient réellement du néant ?
François Cusset :
On dit souvent que notre génération est dépolitisée, apolitique, qu’il existe certes des formes de mobilisation mais qui ne seraient pas proprement politiques.
Est-ce que la seule lutte viable, ce ne serait pas d’agréger différentes luttes minoritaires ? C’est le discours inverse de celui qui voudrait créer un nouvel engagement collectif en fusionnant jeunes de banlieues, étudiants et ­ouvriers dans un même mouvement.
Mais au final, vous pensez que c’est « possible » ?
Dans le cas des révoltes arabes, il s’agissait de dictatures. En France ou dans les pays occidentaux, qui sont des démocraties molles, est-ce que les gens ont encore envie de se révolter ? Je n’en ai pas vraiment l’impression.
entertainement Comment ça ?
soft  Le nationalisme est en train de faire une percée sur la scène culturelle et intellectuelle française ; c’est devenu cool de citer Muray à tout bout de champ.
Outre le retour de l’extrême droite, est-ce vous pourriez déterminer le moment où être de droite est redevenu « cool » ? Aujourd’hui, j’ai l’impression que la fête est l’apanage des gagnants de tous bords.
Ça n’a pas vraiment eu d’influence sur le résultat final.
Oui, c’est mieux d’« imaginer », de « créer » – ça me fait penser à cet horrible slogan de Jack Lang, « Tous créatifs ».
Dans La Décennie, vous parlez de ça. Le sport ne servirait plus juste à se détendre, se distraire, mais serait une énième façon d’améliorer ses performances au bureau.
De son côté, la gauche a l’air paralysée ; elle n’ose plus faire référence à la lutte des classes et au prolétariat. On a l’impression que ça la terrorise.
Justement, que sont devenus les Jacques Attali ? Dans La Décennie, vous évoquez cet ordre des experts qui s’est emparé de la décision politique. C’est toujours d’actualité ?
Dans les médias, les experts cool ont pris le contrôle ; les journalistes sympa, les chroniqueurs décalés et tous ces ­humoristes qui tournent l’actualité en dérision.
Dans le vide des années quatre-vingt, il y avait quand même des trucs qui parvenaient justement à décrire le néant de leur époque. Je pense à Un monde sans pitié de Rochant. Vous verriez des équivalents aujourd’hui ?
En France, dans le cinéma et ailleurs, on a du mal à s’affranchir des références et des concepts des années soixante-dix.
Et les émeutes dans les banlieues en 2005, vous prenez ça comme un commentaire ou comme une véritable invention ?
Et quand c’est pas des barbares, c’est des musiciens et des sportifs en puissance. C’est tout ce que leur ont donné la droite et la gauche pendant une trentaine d’années.
L’erreur de la gauche, ça a donc été d’oublier le prolétaire et de le remplacer par cette figure ethno-différenciée amatrice de sport et de création ?
Dans La Décennie, vous dites aussi que la gauche a substitué l’antiracisme à la lutte des classes pour mieux justifier sa résignation au libéralisme.
Est-ce que le fait que les banlieues se révoltent, ça n’est pas allé contre ce discours tenu à droite comme à gauche qui disait « de toute façon, ils se foutent de la politique, leurs actions vont dans le sens du libéralisme, ils n’ont aucune envie de se rebeller, etc. » ? C’était pas pour montrer que si, justement, ils pouvaient se rebeller ?
Vous avez dit de votre côté que « toutes les révolutions tournent mal et c’est pour ça qu’on les fait ». C’est toujours votre avis aujourd’hui ?
Vous croyez encore au désir révolutionnaire, aux subjectivations collectives ?
Pour combattre de front le libéralisme, il faudrait donc s’enfermer chez soi et lire des bouquins, devenir ascète, ne plus rien désirer du tout ?
On parlait de devenir tout à l’heure ; vous avez une idée de ce que sont devenus les gens de votre génération ?
Dans le futur, que pensez-vous que l’on retiendra des ­années 2000 ? Je veux dire, si un jour on devait écrire La Décennie II, qu’est-ce qu’on dirait sur ces années ?
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