Les américains ne savent toujours pas comment marquer l’anniversaire du 11 septembre. Il paraît évidemment maladroit de se bourrer la gueule et de faire griller de la viande, et de toute façon, ce sont des choses que l’on fait pratiquement tous les jours en été. Un feu d’artifice serait encore plus inapproprié. L’idée d’Obama d’instaurer un jour de service le 11 septembre n’est pas mauvaise, et le volontariat est toujours une bonne chose, mais ça ne semble pas assez « spécifique » pour l’occasion. Comment créer une tradition autour d’un événement qui a semé le trouble et rempli les gens de tristesse et de colère ?
Dans le sud de Manhattan, le 11 septembre était marqué par la présence d’une centaine de drapeaux américains et d’encore plus de flics que d’habitude. Les rues étaient bouclées par des barrières métalliques entourant des troupeaux de gens qui essayaient d’atteindre le gigantesque site de construction où s’érigeait le World Trade Center. C’était comme Disney Land un jour d’été, où l’idée que je me fais de La Mecque un jour de pèlerinage.
Videos by VICE
Les foules attirent les freaks dans toutes les villes, mais encore plus à New York. Si vous faisiez partie des milliers de personnes bloquées et incapables de faire le moindre mouvement, vous avez probablement croisé ces jeunes gens au look conservateur qui distribuaient des tracts méchamment évangéliques de Jack Chick.

Ce gars d’Europe de l’est aime vraiment les Etats-Unis.
Et celui-là, aussi.
La cérémonie officielle était déjà terminée alors que le rituel de manifs et contre-manifs qui accompagne chaque événement un tant soit peu politique en Amérique ne venait que de commencer. Sur le People with AIDS Plaza, un alignement d’arbres et de béton au nom bizarre, se trouvait un rassemblement hétéroclite de communistes, de libertaires, de musulmans et d’activistes de gauche de toutes sortes. Des gens distribuaient le China Mail et le Industrial Worker, publié par le syndicat Industrial Workers of the World, à côté de tracts en arabe. Un mec a essayé d’entamer un chant sur l’air de « Fermez Guantanamo Bay », mais peu de gens l’ont suivi. Il y avait presque autant de drapeaux palestiniens que de drapeaux américains.
Quelques blocks plus loin, des gens se rassemblaient pour un rallye sponsorisé par l’American Freedom Defence Initiative et Stop Islamization America, deux organisations liées et dirigées par Pamela Geller, une bloggueuse de droite persuadée que son pays est en passe d’être envahi par les djihadistes du monde entier. Elle était la première à s’opposer à la Cordoba House, le centre communautaire musulman qui devait être construit à quelques blocks de Ground Zero, dans une rue hétéroclite contenant notamment des restaurants d’ailleurs et des strip clubs. Dans le monde habité par elle et ses compagnons croisés anti-djihad, un bombardement à l’encontre des troupes américaines en Afghanistan équivaut à une « guerre contre l’occident » et le 1% d’américains musulmans représente une « menace sérieuse ». Pas étonnant non plus de retrouver des membres éminents du Tea Party, qui venaient pour la plupart de Fort Lauderdale, en Floride.
L’une des motivations explicites de ce rassemblement de droite était d’inclure des membres du clergé, qui n’étaient d’ailleurs pas invités à la cérémonie officielle. Des prières ont été données par un Sikh, trois Hindous et un Chrétien (un rabbin avait été invité, mais personne n’a su le retrouver au milieu de la foule), mais même si tout le monde clamait n’avoir « aucun problème avec les Musulmans », aucun Imam n’était présent.
C’est ça qui est étrange avec Geller et ses cohortes : ils rappellent à tout va qu’ils ne sont pas anti-Musulmans tout en faisant allusion en permanence à des « mouvements djihad secrets ». Aussi, ils trouvent tous les jours de nouvelles raisons de s’opposer aux mosquées. La sœur d’un pompier mort, par exemple, a brandi une photo des décombres carbonisés du World Trade Center en disant à la foule qu’elle s’opposait à la Cordoba House parce que sa construction représentait « un manque de respect pour les familles des victimes ». Similairement, Victor, ci-dessous, est persuadé que la construction de la mosquée prévue à Sheepshead Bay pose un problème de trafic dans cette zone résidentielle.
Il m’a dit qu’il s’opposerait de la même façon à la construction d’un grand magasin ou d’une église, mais en même temps, il a critiqué le groupe de constructeurs de la mosquée en les associant à des « terroristes ». Sa logique est pour le moins délicate : « On s’en fout qu’ils soient Musulmans, c’est juste un problème géographique, mais quand même, ces gars sont des fondamentalistes dangereux. Ceci dit, n’allez pas nous taxez pas de racisme parce que le problème, vous voyez, ce n’est pas qu’ils soient Musulmans. »
Mis à part ces problèmes de mosquée, le but du rassemblement n’était pas explicitement politique, mais plutôt émotionnel. Avant que les discours commencent, la foule a spontanément chanté l’hymne national suivi de « Michael Row Your Boat Ashore », le tout entrecoupé de « USA ! USA ! USA ! ». La cérémonie officielle organisée par la ville voulait un deuil sombre, modeste et dénué de caractère religieux, mais ça ne suffisait pas aux quelques centaines de personnes venus spécialement pour agiter leurs drapeaux. Ils étaient en colère, pas seulement contre les terroristes mais aussi contre ce qu’ils considéraient être un « blanchiment » du 11 septembre. Quand l’une des personnes au micro a rappelé qu’Obama s’y était référé en invoquant un « désastre d’origine humaine », la foule a hué. Les mots n’étaient pas assez forts pour eux. Chaque mention du 11 septembre doit se référer au terrorisme, et pas seulement au « terrorisme » mais au terrorisme islamique. Un ancien policier qui était dans le hall des tours pendant les attaques et qui, submergé par l’émotion, n’arrêtait pas de lâcher son micro, a cité le Seigneur des Anneaux : « Il y a des blessures qui ne guérissent jamais ».
Je crois que le but véritable n’était pas de guérir des blessures. C’était plus un arrachage de croûte annuel, une pincée de sel dans une plaie ouverte. Les prières sikh et hindoue du début étaient des appels à la paix, mais le reste n’était qu’un rappel que nous sommes en guerre, et pour de bonnes raisons. Les évènements du 11 septembre—les feux, les gens qui sautent des fenêtres, les sauveteurs courants dans des immeubles en train de s’effondrer, leurs futurs tombeaux— étaient racontés dans leurs détails les plus morbides. Les morts des pompiers et des policiers étaient mises en parallèle avec les morts des soldats en Afghanistan et en Irak, sans que quiconque ne rappelle que c’étaient bien les États-Unis qui y étaient allés en premier.
En 2001, quand l’Amérique était encore pleine de sa rage et de son désir de vengeance, les choses étaient plus simples. Attendre pour discuter de lignes géopolitiques complexes auraient été impossible, et accuser l’Amérique d’avoir tord sur quoi que ce soit, comme les gauchistes le faisaient à quelques blocks de là, auraient constitué une offense. C’est cette ambiance nationale que le rassemblement de Geller s’est fait un plaisir de restituer pendant quelques heures. C’était un voyage dans le temps émotionnel en même temps qu’une catharsis. Oussama ben Laden est mort, et maintenant Ground Zero est un site en construction, doublé d’un mémorial : on pourrait dire qu’il est temps d’arrêter la colère et de passer à une autre étape du deuil. À ça, ces gens vous rétorqueraient, « Mais putain ! C’est exactement ce que les djihads veulent que vous pensiez ! »
HARRY CHEADLE
More
From VICE
-

-

The Apple Watch Ultra 3, because there aren't pics of a rumored, unreleased Ultra 4 yet. – Credit: Apple -

Bruce Willis -

Nickelodeon