INTERVIEW – SANS-PAPIERS (Mafé pas chier)

Si vous n’avez rien vu des manifestations de ces derniers jours près de la place de la République, c’est que soit vous ne vous intéressez pas à la vie en société, soit vous refusez catégoriquement d’aller au KFC. Car ces regroupements de sans-papiers qui risquent à tout moment de se faire expulser, prennent de la place et font du bruit.
En fait, ça fait deux semaines que des sans-papiers cainfs squattent les bâtiments de la Bourse du Travail à deux pas de notre bureau. On s’est donc permis de papoter avec Kuma, un des 700 sans-papiers mécontents.

Vice: Qu’est-ce que vous faîtes là ?

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Kuma: Nous faisons grève. C’est la CGT et l’association Droits Devant !! qui ont entrepris de commencer la grève il y a plus de deux mois pour que nous, sans-papiers, puissions obtenir un statut officiel. Ils ont mis du temps avant de s’intéresser à nous. Je pense que c’est à cause de Sarkozy, il a une politique blessante. Il n’y a eu que trois régularisés sur les 800 depuis le temps que nous sommes ici. Il veut nous faire partir le plus vite possible et c’est pour ça qu’on est là, avec ma femme et mes enfants.

Vous êtes combien à dormir ici ?

Oulah. Beaucoup ! Je dirais 700 à 800. On dirait pas comme ça, mais c’est très grand. Les femmes et les enfants vivent en haut dans les chambres et les autres salles de l’immeuble, tandis que les jeunes hommes et les pères de familles vivent juste devant vous.

Là où des gens font griller du poulet ?

Voilà. Ils dorment dehors dans des sacs de couchage ou dans des tentes, et quand il pleut, ils se réfugient sous le préau.

Et comment vous faîtes pour manger et boire ?

Ce sont les équipes de ravitaillement qui nous fournissent de quoi manger. Elles appartiennent à des associations, et ces équipes viennent tous les jours pour nous soutenir dans notre lutte. Plusieurs fois par jour même. Il y a plein d’associations qui sont derrière nous. Il y a ceux qui apportent du lait, il y a ceux qui apportent du pain, il y a ceux qui apportent de l’eau, il y en a d’autres qui apportent du café. Donc tu vois, il y a plein de gens différents qui s’occupent que tout se passe bien ici et qui nous apportent de l’aide.

Et la bouffe est bonne ?

Oui. Ahaha. Non ce n’est pas très bon, mais ça nous permet d’être en forme pour la suite des événements. Mais c’est moins bon qu’à la maison quand même. D’ailleurs, moi je rentre tous les jours chez moi pour me faire à manger parce que c’est pas très bon ici.

Ah, donc en dehors d’ici, vous avez une vraie maison ?

Oui, on n’est pas ici tout le temps. Tous les gens qui sont ici habitent dans des appartements à Paris ou dans ses alentours. Moi j’habite Bagnolet et ça c’est un ami à moi et il habite dans le 18ème.

Vous venez d’où ?

Je suis sénégalais. La majorité des gens ici sont des sénégalais et des maliens. Là-bas, je connais aussi des mauritaniens et des ivoiriens. Il n’y a pratiquement que des gens d’Afrique de l’Ouest, même des togolais. Il y a aussi des gens d’Afrique centrale mais en grande partie tous les immigrés que tu vois ici viennent de pays musulmans d’Afrique de l’Ouest.

Ca fait longtemps que vous habitez en France ?

Oui, j’ai 48 ans et ça fait 12 ans que je suis ici, mais il y en a qui habitent en France depuis beaucoup plus longtemps. Il y en a qui vivent ici depuis près de 20 ans et qui n’ont toujours pas de papiers. Il y en a d’autres qui sont plus jeunes et qui vivent ici depuis moins de temps que nous. Tous les gens qui sont ici, je dirais qu’ils habitent en France depuis 10 ans en moyenne.

Et en même temps, vous arrivez à travailler ?

Oui oui, tout à fait. Je travaille dans une station service à Paris depuis plus de 8 ans maintenant, et je n’ai jamais eu la moindre attestation qui prouverait que je travaille légalement. Alors je continue même pendant les revendications, ça ne me fait pas peur du tout. Je travaille tous les jours, matin et soir, dans la même entreprise.

Ca fait combien de temps que vous êtes réfugiés ici ?

Deux semaines, maintenant. Ca fait deux semaines que l’état essaie de nous faire en aller d’ici, mais on tient le coup ! Il n’est pas question que l’on s’en aille d’ici sans que l’état ne nous écoute. On compte rester ici jusqu’à ce que l’on ait satisfaction. Je veux dire, même si ce soir il y a une loi qui est proposée en notre faveur, on restera quand même ici jusqu’à ce qu’elle soit passée.

C’est grâce au photographe Fabien Breuvart que vous avez la chance inouïe de nous voir en photo sur les murs rue Charlot ou devant la Bourse du Travail. Depuis deux semaines, il photographie des gens avec-papiers à côté des sans-papiers et il les affiche dans la rue un peu partout. Les deux blancs-becs là, c’est nous. Il a maintenant plus de 250 clichés, il agrandit tous les jours sa collection entre 13h et 14h devant la bourse du travail.

JULIEN MOREL & PAULINE EIFERMAN

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