Castelbajac est un étonnant marquis de 60 ans, un styliste hétérosexuel et qui aime le grime. En quarante ans de carrière, Jean-Charles de Castelbajac en a beaucoup fait. Au début des années 1970, il réalise, avec le photographe Oliviero Toscani, une campagne de pub pour les Jesus Jeans qui mêle sexe et slogans religieux, s’attirant les foudres du Vatican. Dans les années 1980, il fait de la marque italienne Iceberg une maison pop art, vendant aux hooligans anglais des tricots avec des Snoopy, Daffy Duck et Félix le chat piratés. Au cours des années 1990, il dessine des robes en ours en peluche et, à l’occasion des Journées mondiales de la jeunesse, il relooke tous les cardinaux du monde ainsi que le Pape, réalisant des centaines de costumes qui ressemblent plus à des drapeaux gay qu’à des soutanes. Récemment, on a vu exploser des disciples du marquis, comme Bernhard Willhelm, Cassette Playa et Jeremy Scott, qui ont redonné toute son importance au « roi de la haute couture cartoon ». Quand j’ai rencontré Castelbajac dans son magasin néon et camouflage à Paris, il était surexcité : il venait d’accepter d’être directeur artistique d’une entreprise de feux d’artifices, et il s’apprêtait à envoyer à Beyonce et Lady Gaga leurs tenues pour le clip de « Telephone ». D’un commerce très agréable, il a aussi fait preuve d’une capacité presque dyslexique à user de références connues de lui seul, ce qui ne m’a pas vraiment aidé à les réconcilier avec Wikipédia quand j’ai dérushé l’entretien, mais a eu le mérite de me faire réfléchir.
Vous êtes marquis, et vous n’êtes pas homo. Pourquoi la mode ?
Ma famille avait dilapidé toute sa fortune. Mon père était pianiste pour le roi du Maroc. J’ai passé des années et des années dans une pension militaire, ma préoccupation première était donc de rencontrer des filles. J’ai essayé d’être chanteur dans un groupe qui s’appelait Kaos, j’ai tenté de faire l’acteur. J’ai joué dans deux films, mais je n’aimais pas devoir passer mon temps à attendre entre deux scènes. J’ai bien failli devenir dilettante dans une petite école d’art. Mais un jour, ma mère m’a demandé de me coudre un vêtement, alors j’ai transformé la vieille couverture que j’avais en pension en une veste très austère, qui a fini par être portée par John Lennon. C’était mon premier manifeste, j’adorais le côté humble de la couverture.
Vous aviez 18 ans en 1968. Ça a eu un impact sur votre travail ?
Je n’étais pas vraiment dans la tendance en 1968 : je distribuais des fanzines royalistes quand tout le monde ne jurait que par le Grand Timonier. Mais, un jour, je vendais mes fanzines, et je suis tombé sur mon parrain, un vrai communiste. Il me les a arrachés des mains, m’a collé une gifle et a hurlé : « Comment oses-tu ? » Il m’a emmené voir les manifestations d’étudiants à La Sorbonne, et les filles étaient toutes super jolies. C’était la première fois qu’on voyait autant de gens porter des jeans et des parkas à Paris. Après, je n’ai plus pu quitter cette ville.
Dites-m’en un peu plus sur le scandale des Jesus Jeans.
J’avais moins de 20 ans quand j’ai eu l’idée. Mon patron était une sorte de visionnaire. Il m’avait employé alors que j’étais totalement inexpérimenté. On était assis dans sa Lamborghini, il conduisait de plus en plus vite pour m’effrayer – à l’époque, il n’y avait pas de limites de vitesse : « Jean-Charles, il faut qu’on trouve le moyen de se faire beaucoup d’argent rapidement. Comment ? » J’ai dû trouver un truc sur-le-champ. Je lui ai dit : « On doit faire des jeans, ça va marcher, personne ne fait de jeans en Italie. » Il a détesté le premier nom que je lui ai suggéré, un truc militaire, mais ensuite j’ai proposé qu’il y ait Jésus dans le nom, je me disais que c’était le nom le plus connu au monde. Avec Oliviero Toscani, on a fait une grande campagne de pub, des gros plans sur des fesses moulées dans des shorts en denim ultra serrés, agrémentés de citations bibliques genre « Qui m’aime me suive ». On a même placé une grande affiche juste en face du Vatican, et ça a créé une controverse énorme.
Comment avez-vous réussi à ne pas céder à la pression du business, à ne pas devenir sérieux ?
J’ai toujours voulu faire des choses dangereuses sur le terrain social, et la mode m’y a autorisé. J’ai un panthéon de héros plutôt inhabituels pour un styliste, Jimmy Page reste mon idole absolue. Lui et Keith Richards prenaient de l’héro, et moi je fais ce que mes héros font. Mais je savais que si je voulais créer une mode révolutionnaire, je devais travailler. La mode m’a sauvé, c’est ma ceinture de sécurité. C’est pour ça que j’aime autant faire ça, il y a toujours du travail et des deadlines à respecter. Quand Claude Montana, Thierry Mugler et moi avons commencé à avoir du succès, on s’est emballés, on voulait aller à Rio en Concorde ou à Tokyo voir une foule de filles hurlantes. On se prenait pour les Rolling Stones. On investissait tout notre argent dans les défilés. Moi, je faisais venir Grace Jones pour qu’elle chante, c’était une époque folle, on ne pensait pas au business, et beaucoup n’y ont pas survécu.
Pour vous, la mode, c’est pouvoir mélanger danger et structure ?
Le risque, c’est une part importante de ma vie créative. La première fois que j’ai vu le magasin de Malcolm McLaren, Too Fast To Live, To Young To Die, en 1972, j’ai eu l’impression d’avoir trouvé un frère. La mode, pour moi, c’est un manifeste, c’est poser des questions, je me fiche bien de si c’est portable ou non. J’envisage la mode comme un champ de bataille.
Voir vos sweaters Iceberg adoptés comme une sorte de blason par la classe ouvrière britannique a dû vous réjouir.
Oui, j’ai d’ailleurs presque pleuré quand j’ai rencontré le Slew Dem Crew, ils en savaient tellement sur mon travail ! Je raconte toujours aux gens que Dizzee Rascal pouvait relater en détail le design de certains de mes sweaters Iceberg, comme si c’était de l’héraldique.
À propos des années 1980, on se souvient surtout de la mode punk et des Amazones du power dressing, mais on oublie les stylistes tels que vous et Moschino, qui faisiez cette mode postpunk, pop art.
Quand je pense à ma génération, Fiorucci, Moschino et même Thierry Mugler, dans un sens, on essayait tous de prouver quelque chose. Le pop art, la mode auxquels je me suis identifié, c’est une fenêtre magnifique sur un bonheur éclatant. Mais quand j’ai dessiné ces sweaters Iceberg, ce côté lumineux était aussi relié à de la musique electro très dark, vous voyez.
Comment avez-vous réussi à faire porter aux cardinaux ces soutanes qui font penser au drapeau gay ?
Monseigneur Lustiger, un cardinal très proche de Jean-Paul II, m’a demandé de trouver une idée. On s’est mis d’accord sur l’arc-en-ciel, ça représentait la promesse de paix faite par Dieu à Noé. Quand je lui ai dit que l’arc-en-ciel était aussi utilisé pour le drapeau gay, il m’a répondu que personne ne détenait le copyright sur les arcs-en-ciel.
Est-ce qu’aimer la mode, c’est se condamner à être un éternel enfant ?
Non, je ne cherche pas à m’infantiliser. Je pense à ce livre écrit au XVIe siècle, Le Courtisan de Balthazar Castiglione, un ami du peintre Raphaël. Son concept de spretzzatura loue la générosité, le fait de révéler le talent des autres. J’aime l’idée. Machiavel a écrit Le Prince à peu près à la même période, mais lui, son truc, c’était sournois, c’était comment mettre la main sur le pouvoir. Ouvrir la voie, montrer l’exemple, c’est un devoir aristocratique qui me séduit beaucoup. J’ai beaucoup d’amis qui ont entre 14 et 30 ans. Et c’est fondamental pour moi d’écouter le son d’aujourd’hui, ça le sera jusqu’à ma mort. L’electro dark apocalyptique de Koudlam est aussi importante pour moi que les Yardbirds.
C’était facile de choquer quand les vieux avaient peur de la mode, mais en dehors de l’Arabie Saoudite, est-ce qu’on peut encore créer de la controverse avec des vêtements ?
C’est une bonne question. En France je suis un ovni, on pense que je fais du cool avec du stupide, on dit que je suis ridicool. C’est terrible, n’est-ce pas ? Aujourd’hui, les grosses institutions de la mode ont terriblement besoin de renvoyer une nouvelle image, plus excitante, ils essayent désespérément de faire travailler des gens qui ont une vision globale. Comme ce que mes amis Oliviero Toscani, Jean-Paul Goude et moi faisions dans les années 1980. Comme avec la musique de Koudlam. C’est tellement anticommercial et tellement puissant en même temps que ça en devient le nouveau commercial.
Vous vous êtes mis à faire de l’art, aussi.
J’ai l’impression qu’avec mon exposition Triumph of the Sign, un artiste styliste est né, je ne me sens plus autant schizophrène. J’ai un atelier en Chine où je fais reproduire des maîtres anciens, de Bronzino à Manet, et dessus, on peint les symboles de la Croix Rouge, de Nike, de Gucci. Kanye en a acheté trois. Avec la mode, et maintenant l’art, j’ai toujours eu l’obsession de faire fusionner des choses qui ne vont pas ensemble. L’outrageant, le monstrueux, je trouve ça beau.
Sinon, pourquoi avoir fait un défilé avec Lego ?
La façon dont les Lego s’assemblent, c’est une métaphore grandiose du réseau social. C’est nous qui sommes allés voir Lego, pas le contraire, et le Lego Anna Wintour était complètement absurde. Notre prochain gros projet fashion est d’ouvrir un magasin pop-up dans le sous-sol du grand magasin londonien Selfridges, ça s’appellera Encounter of the 5th type. Le cinquième type de rencontre, c’est quand vous et l’extraterrestre faites un enfant ensemble. C’est une sorte de protestation contre le racisme.
Je ne m’attendais pas à cette réponse. In fine, comment agir dans la mode ?
Quand j’ai travaillé avec Keith Haring, tout le monde se moquait, et aujourd’hui tous les stylistes se doivent de travailler avec un artiste ou un groupe, tout le monde met des guitares électriques dans sa vitrine ou s’allie avec Murakami pour faire une collection. Aussi, les Français ne sont pas loin de penser que l’humour est vulgaire, mais seuls les gens intelligents savent se servir de l’humour – c’est une arme, de l’artillerie lourde.
More
From VICE
-

Robin Williams (Photo by Sonia Moskowitz/Images/Getty Images) -

(Photo by Jim WATSON / AFP via Getty Images) -

Seinfeld (Photo by FILES/AFP via Getty Images)
