Koos Van Den Akker

STYLISTE : Annette Lamothe-Ramos,   ASSISTANT PHOTO : Matt McGinley,   MAQUILLAGE : Emi Kaneko,
COIFFURE : Brandy McDonald,  MODÈLES : Katrina, Rouza, Melissa chez Elite ; Bettine chez Muse

Bill Cosby

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Il est difficile de parvenir à un consensus quant aux pulls de Cosby : sont-ils immondes, ravissants, ou l’œuvre d’un alien mutant visionnaire qui aurait des aiguilles à tricoter en guise de doigts et une machine à coudre à la place de la tête. Demandez à dix personnes, vous aurez dix avis différents. Une chose est sûre, cependant : celui qui les a conçus est un génie.

Le fin mot de l’histoire, c’est qu’un tailleur hollandais un peu dingue, du nom de Koos van den Akker, a créé le tricot Cosby en utilisant comme marque de fabrique une méthode digne du docteur Frankenstein, qui consiste à coudre ensemble des morceaux de matières différentes. Jeune, il gérait un magasin à La Haye. Il a débarqué aux États-Unis pour être missionnaire (du moins sur le papier) mais a rapidement été englouti par l’avalanche fashion de Gotham City. En 1972, son business a commencé à prospérer depuis sa boutique de Madison Avenue, et sa carrière de précurseur mondial dans la création de vêtements en chutes de tissus assemblées était déjà bien assise.

Au début des années quatre-vingt, quelqu’un a offert un pull de chez Koos à Bill Cosby pour son anniversaire. Le papa préféré de l’Amérique l’a tellement aimé qu’il a demandé au costumier du Cosby Show de se garder ses merdes. Il a passé sa tête dans l’encolure des créations de Koos pour ne plus jamais les enlever.

Vingt-cinq ans plus tard, chaque crétin en jean serré, lunettes d’Henri Kissinger sur le nez et banane fuchsia à la taille, ratisse le moindre centimètre carré des Emmaüs locaux à la recherche du pull le plus immonde qu’il puisse trouver. Mais aucun ne connaît la fabuleuse histoire de l’original. Nous, oui, parce que Koos est notre nouveau meilleur pote.

Vice : Comment tu t’es retrouvé à habiller le Cosb’ ?
Koos :
J’avais une cliente, une amie de Bill Cosby. Un jour, elle est venue me voir en me disant : « Je dois faire un cadeau à Bill. Pourriez-vous lui confectionner un chandail ? » Je lui ai répondu que j’en serais ravi. Je lui ai fait et elle lui a apporté sur le tournage à Brooklyn. Il l’a beaucoup aimé.

Juste comme ça ?
Il est arrivé sur le plateau vêtu du pull et a juste dit : « Pourquoi ne pas le garder sur moi pour le tournage ? » Cet épisode a provoqué beaucoup de réactions par courrier ! « Où avez-vous trouvé ce pull ? » ou encore « C’était quoi ce truc génial ? » Bill m’a appelé en demandant : « Vous voulez bien m’en faire plus ? » J’ai répondu : « Absolument. »

Facile.
Je devais lui en faire cinq ou six tous les deux mois, et après que je les lui envoyais, il m’appelait et disait : « Ok, c’est le moment de m’en faire un autre lot. » Il n’a jamais eu de revendication spécifique. C’était une union libre.

Tu connaissais la série ?
Plus ou moins. J’avais une télé à la maison, mais je ne la regardais pas beaucoup. J’ai vu quelques épisodes. Si je savais qu’il portait l’un de mes pulls, je jetais un coup d’œil. Mais c’était un programme familial et j’avais d’autres chats à fouetter.

Je suis stupéfaite d’entendre qu’il s’est mis à porter tes pulls longtemps après la première diffusion de la série. Tes pulls font tellement partie du personnage d’Heathcliff que ça semble délibéré.
Tout ce qui m’est arrivé d’important dans la vie, c’est grâce à la chance. Le fait que Bill Cosby ait enfilé un de mes pulls a été le fruit d’un heureux hasard.

Ton travail était payé par la production ?
Bill honorait mes factures. Je le précise parce que c’est très rare, tu sais ? Mais il savait que j’avais besoin de cet argent.

Le business ne marchait pas, même avec ta grande boutique de Madison Avenue ?
J’ai toujours eu des problèmes financiers. Je n’étais pas doué en affaires. On ne peut pas être à la fois un créatif et un bon businessman. J’ai eu des hauts et des bas, mais j’ai toujours fait ainsi. Je suis à l’aise avec ça aujourd’hui.

Bon, il est indéniable que vous vous êtes aidés mutuellement.
C’est un homme merveilleux et bienveillant. J’ai appris à les connaître, lui et sa femme, et elle s’est d’ailleurs mise à apprécier mon travail, elle aussi. Bill a dit : « Maintenant écoute : si tu gardes ma femme, tu me perds. »

Madame Cosby a essayé de t’avoir pour elle seule ?
Moi, j’ai répondu à Bill : « Ok, qu’y puis-je si votre femme m’aime ? » Elle est venue à la boutique et peu de temps après j’ai commencé à fabriquer tout un tas de choses pour eux deux. Ils possédaient une maison merveilleuse dans le sud de la France et j’ai confectionné des nappes, du linge de lit et des rideaux, tous dans le style Koos.

Une maison saturée de Koos ? Ça doit ressembler à un palace de rêve.
C’était comme d’avoir à travailler sur un show à Broadway.

Tu as d’abord été apprenti chez Dior, puis tu as monté un business à New York.
Le pull Cosby est arrivé très tard dans ma carrière. Personne ne savait que c’était du Koos. C’était juste un pull. Ça faisait partie de l’émission. Et je n’y ai jamais vraiment prêté attention, je n’ai jamais pensé que c’était le point d’orgue de mon parcours.

Au fond, tu fais du collage. Qu’est-ce qui t’a incité à choisir cette voie ?
Eh bien, quand tu regardes autour de toi à New York, tout est collage. Quand tu vois les immeubles, cette diversité de gratte-ciels, le ciel et la lumière, pour moi, toutes ces choses font partie d’un collage. Ce que je vois dans ma vie de tous les jours m’inspire. Je prends les matériaux et je crée des combinaisons.

De quelle façon étais-tu considéré par le New York de l’avant Cosby ?
Le premier papier que j’ai eu du New York Times était délicieux, très gentil, très mignon. Mon travail semblait atypique aux États-Unis, mais il ne l’était pas à Amsterdam. Il était absolument unique et c’est ce qui a plu à Bill Cosby. Mais pour moi, ça restait tout à fait normal.

Et aujourd’hui, tout le monde veut du Koos ?
Je suis tombé sur le Vogue, il y a peu de temps, et tout y était ! Toutes mes années de labeur. Mon travail est entièrement reconnu. Mais je ne me suis jamais vraiment acharné à plaire à la presse.

La presse se montrait ingrate ?
Je veux juste dire qu’on ne s’est pas subitement mis à me demander en interview : « Pouvez-vous nous parler des pulls Cosby ? » C’est arrivé bien plus tard.

Regarde tous les créateurs que tu as influencés. Ça doit être rassurant.
J’en suis ravi ! Vraiment ravi. Récemment, une robe couverte de rubans imprimés était en couverture de Women’s Wear Daily. Je sais que l’original était de moi. Je sais que j’ai été le premier à faire ça.

Ta popularité doit revenir de façon cyclique.
C’est arrivé pour la première fois il y a quatre ans, lorsque Nicolas Ghesquière de Balenciaga a déclaré au New York Times qu’il avait été inspiré par Koos.

J’ai lu ça !
Il ne savait pas qui j’étais, si j’étais mort ou en vie, un homme ou une femme. Il n’en avait pas la moindre idée. Il était tombé sur un garage de Los Angeles dans lequel il y avait des sacs en papier contenant mes pièces, prêts à partir dans une boutique vintage.

A-t-il rendu hommage à ton talent ?
Il a interprété mon travail de la façon la plus délicieuse et merveilleuse qui soit, et j’ai adoré.

Tes fans ont-ils toujours été loyaux ?
Les propriétaires d’un de mes pulls sont en général très soigneux. Nous restaurons des vêtements qui ont trente, quarante ans. Une femme grossit, ou ci, ou ça. D’habitude on met un patch, mais là, c’est comme des pièces de musée.

Peut-on dire que c’est couture ?
Non ! Ça n’est pas couture. La couture c’est quand on est aux petits soins avec les gens. La couture c’est quand on prend des mesures face à eux qui sont debout devant le miroir. Je n’ai aucune patience pour ça. C’est couture mais d’une manière différente. C’est ce qui se passe en surface qui fait que c’est du Koos.

Tu as l’air plutôt intransigeant en ce qui concerne le monde de la couture.
Tu sais, quand je vois tout ce qui se passe aujourd’hui dans ces pays contre lesquels nous sommes en guerre, où les gens sont vêtus de djellabas, je me dis, merde ! Il n’y a rien de plus beau à porter. On n’a pas besoin de toutes ces merdes griffées que l’on vend. Juste d’une grande et belle chemise.

Quand même, les pièces uniques sont importantes pour toi, cela saute aux yeux. Les pulls que tu faisais pour Bill étaient uniques, non ?
Oh, oui ! Bien sûr. Ces chandails étaient bien plus populaires dans les années quatre-vingt qu’ils ne le sont aujourd’hui. Les pulls de l’époque de Bill coûtaient 600 dollars.

Tu en as confectionné combien pour lui, en tout ?
J’ai dû en faire deux douzaines. Je ne sais pas trop. J’en ai fait suffisamment pour qu’ils deviennent des accessoires importants de la série.

Tu m’étonnes ! Selon toi, à quel moment c’est de venu LE pull Cosby ?
Il est devenu de notoriété publique que Koos était le créateur du pull Cosby probablement au bout de deux ans.

Et donc les ventes ont dû décoller un peu. Comment as-tu trouvé le temps nécessaire pour tout mener de front ?
Je travaille douze heures par jour. Je commence le matin à 6h et je suis ici jusqu’à 18h. C’est pas mal pour quelqu’un dont tous les pairs ont pris leur retraite.

Tu es ici chaque jour à dessiner avec des gamins ?
Je deale avec des jeunes tout le temps. Je ne supporte pas les gens de mon âge. Je n’ai rien de commun avec eux. Crois-moi, je dois me battre tous les jours pour garder ma place, comme toi. Ça m’aide à rester jeune et enthousiaste. Un jour, avec un peu de chance, je tomberai juste raide mort. Ça serait bien.

Ne dis pas ça !
Tu sais, j’ai fait tout ce que j’avais à faire. Je n’ai pas besoin de temps additionnel.

Qu’est-ce qui représente ta plus grande fierté ?
Je pense que le fait que je sois encore là est fantastique. Avoir rencontré un tel succès ici, c’est quelque chose de spécial pour un petit Hollandais comme moi. J’étais chez Dior, par exemple, et je me marrais comme un dingue, les gens me regardaient comme un paysan : « Tu viens de Hollande ! Tu n’y connais rien. »

Quand même, un apprentissage chez Dior…
En fait, j’avais du mal avec les femmes. Le soir, je fabriquais des vêtements pour les clientes, pour gagner un peu de sous. J’avais mon loyer à payer et mes parents ne m’envoyaient pas d’argent. Donc ces femmes me tenaient par les couilles. Elles étaient odieuses. C’est ainsi que tout a commencé. Je suis un homme maltraité.

Regarde tout ce que tu as accompli en dépit de ces vieilles salopes !
Je me suis fait une vie riche. J’ai créé un monde autour de moi et j’y suis heureux. J’espère que quand je mourrai je leur manquerai.

Tu n’as donc ni remords ni regrets ?
Bien sûr, il m’arrive d’être grincheux. Je me dis parfois : « Merde ! Je suis au milieu de la 35e rue dans l’arrière-boutique ! C’est quoi ce bordel ? J’ai 70 balais et je n’ai pas un rond. » Mais j’ai la santé et de merveilleux souvenirs. C’est ça le meilleur.

Tu crois que tu prendras ta retraite un jour ?
Non ! Jamais ! Tu es folle ! La retraite c’est comme l’enfer. Il n’y a pas moyen ! Mais je ne me surmène pas. Je reste là, à ne rien faire. Si demain j’avais envie d’aller au cinéma en plein milieu de l’après-midi, j’irais. Si je vais à San Francisco, je pars deux mois. Je peux faire ce que bon me semble. Le truc c’est que j’aime être ici, et travailler.

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