Photo : Victor Frankowski
Je sais à quoi vous pensez : votre vie est, depuis trois ans, une merde à peine nommable. Vous n’avez pas pu vous payer de vraies vacances depuis votre obtention du bac. Vous venez d’endurer un hiver de huit mois et l’événement le plus joyeux que vous ayez vécu ces dernières semaines est ce moment où Henri Guaino a voté pour le mariage gay sans faire exprès. Quand la voix dans votre tête commence à ressembler à celle de John Cooper Clarke, une question se pose à vous : où se bourrer la gueule le vendredi soir ? Traîner seul en écoutant les poèmes audio de Jello Biafra ? Ou prendre assez de drogues pour oublier à quel point votre vie est catastrophique avant d’embrasser des étrangers à chaussures hideuses à la Foire du Trône ?
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Je sais que des gens l’ont dit avant moi, mais je pense sincèrement que cette fois c’est la bonne. Je suis sincèrement persuadé que nous sommes sur le point de connaître un été disco.
Quand le monde est dans la merde jusqu’au cou, la musique populaire réagit en théorie d’une manière qui plaît à Rock & Folk et M6 Music, et qui consiste à résoudre les problèmes sociaux en se mettant explicitement en colère contre eux. Manque de bol, nous n’avons plus d’artistes comme Public Enemy ou Joan Baez pour le faire à notre place, nous n’avons plus que la folk libertaire de Frank #occupy Turner et cette connerie de « Nous allons essayer de faire les changer les choses ! » que la pop music propose.
Nous sommes complètement désespérés par tout ce qui nous tombe dessus, mais aucun de nos musiciens ne semble vouloir prendre part au combat. Ce qui est compréhensible : Internet a fait à leur industrie ce que Sarkozy a fait à l’éducation nationale. Vous pensez bien que les jeunes musiciens veulent continuer à toucher un peu de thunes, profiter des filles faciles et d’un maximum de mauvaises drogues. Et ce, de la même manière que vous souhaitez conserver votre connexion Internet en état de marche.
Photo de pilleurs à Hackney en 2010, par Henry Langston
Le poignet mou de l’apathie a agité son pendule vers une autre idée – plutôt que de laisser cette salope de société vous pourrir, pourquoi ne pas éteindre la lumière, fermer les yeux et écouter de la musique tellement fort que vous oublierez que cette salope existe encore ? Mike Pickering, légendaire DJ et promoteur de Manchester, m’a raconté que les propriétaires de clubs disaient toujours que c’était « au cours d’une récession que les clubs [faisaient] leur meilleur chiffre d’affaires ». Même si la dance music a déjà flirté avec la politique dans le passé, elle a toujours été plus encline à offrir un simple exutoire au quotidien. Et ce n’est pas nécessairement une critique – offrir à quelqu’un une échappatoire peut être aussi louable, socialement, qu’écrire une vraie chanson à texte pour baby-boomers.
Aujourd’hui, nous n’assistons pas seulement au retour de nos Daft nationaux. Depuis deux ans, dans toutes les Boiler Room (à part celles avec des rappeurs ou des crews techno hardcore pour marginaux), vous êtes obligés d’écouter au moins un quinzaine de minutes de disco. Des mecs comme Omar S, Tensnake, Bicep ou Disclosure ont tous désactivé leurs cerveaux techno et se sont mis à placer des voix italiennes sur des nappes de synthé Tati. Même le parrain du fearstep pour footballers – Skream – a été chopé récemment en train de jouer ce genre de trucs qui, jusqu’à maintenant, étaient réservés aux gays des années 1980, tandis que le récent run de Norwood Soul Patrol sur Rinse sonnait davantage comme une performance de Tony Hadley sur Heart FM qu’à une soirée dans un club pour jeunes à casquettes. En France, Breakbot a aussi foutu du groove dans la musique de pub, domaine d’ordinaire réservée à son comparse Yuksek, tandis que Sven Väth joue chaque été à Ibiza «I Feel Love » devant des milliers de jocks russes tazés au dernier degré.
Gardez également à l’esprit que l’enclave norvégienne de Todd Terje et Lindstrom, devenus les Astérix et Obélix du nu-disco depuis « Inspecteur Norse », occupe actuellement le peak time de l’intégralité des clubs plus ou moins pourris du continent européen, en lieu et place des trous de balle dubstep d’East London. Il se pourrait simplement que le disco soit la matière destinée à sauver les producteurs du monde entier ; après presque trois ans de vie underground, l’Occident entier veut à nouveau danser sur de la proto-house pour mecs atteints du sida. Aussi, j’ai le sentiment que la musique électronique cherche à redorer son image après avoir passé toute la fin des années 2000 à turbiner sans discontinuer avec les Bloody Beetroots et à traîner des pieds sur du dubstep « mental, man » – tropes sonores initialement associées à des images de thugs en survet Umbro, mais qui ont vite dévié en direction de cette nouvelle caste, les fraggles digitaux, trentenaires à pantacourts et barbe de trois bières que l’on retrouve chaque semaine lors des fameux dimanches après-midi sur la péniche du Quai de la Râpée.
D’autres aspects de la culture occidentale n’ayant que peu à voir avec les vieux clichés de poitrines velues et les lignes de basses syncopées se sont également approprié ce deuxième manifeste disco. Prenez Spring Breakers, par exemple. OK, ils ont réussi à avoir Gucci Mane et ont produit le genre de bande-originale à base de trap music que vous attendez de la part d’un film tourné en Floride en 2013. Mais à plusieurs reprises, le film évoque également un concept disparu depuis 35 ans – « la fièvre du samedi soir ». Un film sur la jeunesse d’aujourd’hui se doit s’imprégner de celui-ci plutôt que de prendre une énième position « objective » et forcément ratée, à la manière des derniers films de Gus Van Sant.
Photo : Holly Lucas
À première vue, le disco des 70s peut sembler mielleux, superficiel, ridiculement vulgaire et destiné à faire la promotion de vêtements onéreux et pailletés – « Funky Town », en gros. Vous pourriez donc penser qu’un retour à cette musique reviendrait à admettre qu’on a raté le bateau du cool pour se rabattre sur un yacht parfumé au miel en direction de Dubaï.
Pourtant, aussi lisse (et libéral) que le disco puisse paraître, cette musique est par essence un son rebelle. Vous ne verrez probablement aucune Golf TDI weedée en train de cracher du Patrick Cowley par ses subwoofers arrières et Diana Ross n’a jamais rien sorti sur Dischord Records, mais – dans sa forme la plus pure – le disco était un échappatoire pour tous les oppressés des pays occidentaux. C’est en cela, culturellement, que cette musique a été écoutée par les communautés gays, noires et latinos new yorkaises ; celles-ci cherchaient au départ à échapper au cauchemar de la radio rock mainstream américaine qui conditionnait alors l’intégralité du pays. Aujourd’hui, il suffit d’aller dans un club jouant du disco à un volume décent (très fort, donc) et vous l’entendrez d’une façon différente, plein d’une méchanceté à laquelle vous n’aviez jamais fait attention lorsque vous écoutiez « Act Like You Know » dans un taxi en rentrant chez vous à deux heures du matin.
Je ne dis pas qu’entendre Jamie XX jouer un morceau de Rose Royce soit un cri de ralliement en faveur d’un hypothétique Printemps Européen, mais ce fait suggère que nous cherchons surtout à dissoudre nos problèmes dans le stupre et l’alcool de malt plutôt que de nous appesantir dans l’espoir béat et la paralysie provoquée par l’herbe de mauvaise qualité – voir : le trip-hop et la fin des années 1990 en général. En fait, en écoutant SpaceGhostPurpp ou Denzel Curry, je me dis que sans faire exprès, nous avons réussi à renvoyer notre paranoïa de junkies européens en direction des États-Unis, sans doute pour les accuser de nous avoir filé leur manifeste de merde « faites la fête tous les jours ! » – cf : Black Eyed Peas, Rihanna, etc – chaque jour de ces vingt dernières années.
Alors que l’art politique continuera de jouer son rôle dans la société des plus de 40 ans (voir l’expo actuelle à propos des travaux « politiques » de Keith Haring au Musée d’Art Moderne de Paris), les jeunes n’ont plus tellement envie d’écouter de la dance music maximale pour futurs juristes, ni du bro-step pour buveurs d’energy drink. Au lieu de devoir contempler notre misère ou de se bastonner la tronche avec Boys Noize, pourquoi ne pas écouter de la musique lente qui donne envie d’avoir des poils ? C’est logique que les gens, lorsqu’ils souffrent ensemble, décident de gentiment s’humilier dans la fête, ensemble.
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