Je me suis récemment mis en tête l’idée de lire et de chroniquer les pires œuvres que la littérature ait connue. Par « pire », je parle des idées qu’on peut trouver dans le livre, pas de leur qualité d’écriture. La plupart des gens ne lisent pas ces livres parce qu’ils ont été écrits selon les grandes valeurs du racisme, de l’intolérance et de sexisme, ou le plus souvent, en mélangeant joyeusement ces trois créneaux. En dehors des historiens, les gens qui lisent ces livres sont des imbéciles facilement impressionnables qui tombent dessus par l’intermédiaire de Dailymotion et finissent par adopter un nouveau point de vue affreux sur les noirs, les Juifs etc. Je ne me considère ni comme une historienne, ni comme une imbécile. Je suis juste une jeune Juive habitant l’occident qui veut lire plein de bouquins niqués et en faire une critique. Je vais donc commencer avec l’œuvre la plus détestée de tous les temps, Mein Kampf d’Adolf Hitler.
Obtenir le livre n’a pas été une tâche aisée. Il coûte très cher en librairie – d’ailleurs, je me suis toujours demandée à qui revenait l’argent des droits. Après avoir longuement cherché un exemplaire abordable dans plusieurs librairies, j’ai fini par le télécharger chez Barnes & Noble.
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Mon édition contient une introduction fabuleuse rédigée par le traducteur original, qui date de 1939. Cette préface est tellement ancrée dans l’histoire que tout ce que le traducteur a pu écrire sur Hitler semble aujourd’hui imprudent et ridicule. Même s’il ne s’agissait pas encore d’un taré génocidaire, c’était déjà un sacré connard, et le traducteur semble s’excuser un peu pour lui. Voilà ce qu’il avait à dire sur les jugements un peu durs que portait Hitler à l’égard des Français :
« Nous devons tenir compte du stress émotionnel dans lequel Mein Kampf a été écrit. Hitler était naturellement outré par les autorités gouvernementales de la Bavière, et il était clairement révolté contre les Français. Les choses qu’il a dites sont tout à fait normales si l’on tient compte des circonstances ».
En d’autres termes, le traducteur s’excuse des commentaires véhéments d’Hitler à propos les Français, en expliquant que cette violence est dûe à un « stress émotionnel ». En plus de cette note, la traduction inclut des extraits de Mein Kampf composés presque exclusivement de commentaires méchants sur les Juifs. Cet ajout rend les excuses du traducteur un peu superflues. Un peu comme si l’auteur d’une fusillade dans une cour de récréation laissait un petit mot qui dirait « Désolé pour le sang sur la balançoire ».
En plus de ses vues profondes sur la psyché d’Hitler, le traducteur y va de son petit commentaire sur la longueur du livre. Après une description de la situation économique en Europe au moment où le premier volume était rédigé, le traducteur somme Hitler de satisfaire ses adorateurs : « Mais comme ces choses appartiennent aux limbes d’un passé révolu dont personne ne veut se rappeler, on se demande souvent pourquoi Hitler n’a pas écrit une nouvelle version de Mein Kampf ? » Bien vu, Maître Traducteur, une nouvelle version serait la bienvenue ! Pourquoi ne pas faire un chapitre sur ces enfoirés de gitans ?
La première moitié de Mein Kampf peut se résumer de cette façon : Hitler n’aimait pas son père. Hitler n’était pas très bon à l’école. Hitler a échoué au concours des Beaux-Arts. Hitler a lutté. Hitler a réalisé qu’il pouvait parler devant une pièce pleine de gens, et qu’il pouvait se faire écouter pendant de longues minutes. Hitler est présent pour la formation du parti Nazi.
Tout le monde sait déjà qu’Hitler n’a pas été accepté en école d’art. Il écrit là-dessus avec une certaine candeur, même s’il refuse complètement d’accepter sa médiocrité en tant qu’artiste. Il se plaint et explique qu’il a été refusé parce qu’il était plus doué pour le dessin que pour la peinture. Il explique également : « De loin, mes matières préférées étaient la géographie et l’histoire. J’étais toujours premier ». C’est sans doute pour cette raison que plus tard, Adolf décidera de faire honneur à ses « matières préférées » en redécoupant les frontières européennes en ayant quelquefois recours à l’arbitraire.
L’éditeur d’Hitler, Max Amann
Sans grande surprise, Hitler oscille entre lucidité et instants plus troubles. À un moment, il se met à rêvasser sur la Nature (avec un N majuscule). Selon lui, la Nature abhorre le métissage. Hitler trouve cela évident car 1) les accouplements hybrides sont rarement naturels et 2) il n’en sort rien de bon.
Hitler écrit : « Tout animal ne cohabite qu’avec un congénère de la même espèce : la mésange avec la mésange, le pinson avec le pinson, la cigogne avec la cigogne, le campagnol avec le campagnol, la souris avec la souris, le loup avec la louve, etc ». Ce qui m’intéresse le plus, c’est de voir à quel point Hitler était peu inspiré lorsqu’il a dû choisir les animaux nécessaires à l’illustration de sa thèse.
De tous les animaux qui existent sur la planète, il fallait qu’Hitler choisisse la mésange, la cigogne et la souris. Hitler a clairement lu Darwin de façon scolaire et a libéralement extrapolé son travail. Mais les mésanges, sérieux ? Il aurait pu parler des lions, des ours, des koalas, des ornithorynques, des perroquets ou de n’importe quel animal ayant existé sur Terre, et il a choisi la mésange. Puis il parle du campagnol et de la souris. Soit trois animaux totalement merdiques qu’il utilise ici pour subvertir le champ lexical de la réalité et nous introduire dans l’imaginaire du rêve.
On peut aussi parler de l’utilisation du verbe « cohabiter ». Hitler a perpétré les crimes contre l’humanité les plus odieux du XXe siècle, mais il a fallu qu’il reste prude sur la reproduction des animaux ? Il s’est senti obligé d’employer un euphémisme ? Beaucoup de gens sont gênés à l’idée d’imaginer des gens baiser, mais se contrefichent complètement de la reproduction animale. Ce n’est visiblement pas le cas d’Hitler.
La première partie de Mein Kampf s’achève sur une description des origines du parti nazi. Hitler découvre que ses aptitudes moyennes en dessin se compensent par ses qualités d’orateur, et il se rend compte que tout le monde a envie de l’écouter déblatérer dans une grande salle. Il s’est probablement dit qu’il en serait de même pour son écriture, ce qui expliquerait pourquoi Mein Kampf fait 500 pages.
À la fin de la première partie, Hitler explique pourquoi le parti nazi s’appelle ainsi : « Le premier mot, Parti, a fait fuir tous les rêveurs qui vivent dans le passé. Le nom complet [le Parti national-socialiste des travailleurs allemands] a fait fuir tous les héros dont l’arme de choix est l’esprit, et tous ces poltrons geignards qui se réfugient derrière leur prétendue “intelligence” comme s’il s’agissait d’un bouclier ».
Un parti sans héros, sans penseurs et sans mec intelligents ? Hé, j’ai bien l’impression qu’on a affaire à un gros tas de nazis de merde.
SARAH ROSENSHINE
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