Les êtres humains à travers le monde ont-ils tous la même perception de la musique ? En jetant un rapide coup d’œil aux classements des ventes musicales sur différents continents, on serait tenté de répondre par l’affirmative – et, par corollaire, d’en arriver à la conclusion que la passion pour le ragoût musical aliénant est universellement répartie dans notre espèce. Sommes-nous pour autant tous égaux face à la mélodie ? Les notions d’harmonie et de dissonance sont-elles absolues ou, à l’inverse, relative à l’environnement culturel ? Existe-t-il des homo sapiens à qui Single ladies ne fait strictement aucun effet ? Autant de questions essentielles auxquelles a tenté de répondre John Mc Dermott, chercheur au MIT, dans une passionnante étude sur la perception de la musique occidentale à travers le monde publiée cette semaine dans Nature.
Car à une époque où à peu près n’importe qui peut s’offrir une radio, l’hégémonie de la musique occidentale sur les ondes est indéniable. Avec elle, c’est toute une conception de l’harmonie (et, du même coup, de la dissonance) qui est désormais partagée par le plus grand nombre, au point que ces conceptions semblent désormais naturelles, comme inscrites dans le marbre génétique depuis l’origine même de la musique. En 2009, lors d’une conférence TED, le grand prophète du reggae Bobby McFerrin démontrait l’influence des gammes occidentales en utilisant tout un public comme instrument : lorsqu’il sautillait à un endroit de la scène, le public devait produire une note, puis une autre lorsqu’il se déplaçait, et ainsi de suite. Non seulement le public parvenait très naturellement à reproduire les notes données en exemple par McFerrin mais, plus impressionnant, parvenait aussi à « deviner » des notes correspondant aux déplacements du musicien… sans que celui-ci ne les chante au préalable. Mieux : selon lui, l’expérience réussissait partout dans le monde, ce qui prouvait que la perception de la mélodie était universelle. Grâce aux travaux de McDermott, on sait désormais que c’est partiellement faux.
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Les Tsimane et les autres
La tribu Tsimane vit en quasi-autarcie dans l’Amazonie bolivienne. Sa relative imperméabilité à la culture et au mode de vie occidentaux dominants lui a permis de continuer à développer sa propre culture, notamment musicale, sans aucune influence extérieure. Contrairement à Miles Davis, Jean-Sebastien Bach ou Drake, les musiciens Tsimane n’utilisent pas l’harmonie (en d’autres termes, ils ne jouent pas d’accords), mais uniquement des suites de notes. Un particularisme qui a permis à John McDermott et son équipe de comparer la perception Tsimane des concepts musicaux occidentaux (consonance et dissonance) à celle d’autres échantillons de population. Concrètement, explique Ars Technica, les chercheurs ont rassemblé 64 Tsimane, 50 Boliviens « urbains », 25 musiciens américains et 25 Américains non-musiciens et leur ont fait écouter des séries d’harmonies en leur demandant de noter chacune d’entre elles en fonction du plaisir ressenti à l’écoute. Les Boliviens « ont montré une préférence significative pour la consonance, mais toutefois moins importante que les Américains », écrivent les auteurs de l’étude. Les Tsimane, eux, « ont noté les accords consonants et dissonants comme aussi agréables les uns que les autres ». Pour confirmer ces résultats, les chercheurs ont ensuite enregistré des chansons Tsimane avant de les « harmoniser » à l’occidentale, avec des versions consonantes et dissonantes, et de les faire noter par un échantillon de Tsimane et d’Américains ayant reçu une éducation musicale. Les Américains, qui n’avaient probablement jamais entendu de chansons Tsimane de leur vie, ont encore une fois penché vers les versions consonantes. Les Tsimane, eux, n’ont encore une fois noté aucune différence. Conclusion : la préférence pour la consonance (personnifiée musicalement par les « quatre accords magiques de la pop », aussi appelée « progression harmonique I-V-vi-IV »)n’est absolument pas innée mais acquise par l’exposition, dès la naissance, à des milliers de chansons reprenant toutes les mêmes structures harmoniques.
Derrière les notions de consonance et de dissonance, il y a évidemment de la physique, et les sautillements scéniques de Bobby McFerrin sont une belle vulgarisation des écarts de fréquence entre les notes d’un même accord. Une octave, par exemple, sera un rapport de fréquence de 2:1 entre deux notes, quand une quinte correspondra à un rapport de 3:2, et caetera. Si le plaisir d’écoute ne peut pas systématiquement être déconstruit par des règles d’écarts de fréquence, il existe néanmoins quelques bases géométriques qui permettent de mieux comprendre pourquoi nous apprécions certains accords plus que d’autres, ou pourquoi certains accords provoquent certaines émotions : ainsi, par rapport à un Do 3 (le Do central d’un piano), il existe tout un tableau de ratio de fréquences entre les autres notes pour parvenir à un « accord parfait », qui fera ronronner de plaisir – ou, au pire, ne perturbera pas – les foules abruties des dancefloors occidentaux. Et l’architecture fonctionne avec tous les styles musicaux de cette partie du monde – oui, même le jazz, qui n’utilise ponctuellement la dissonance que pour accentuer chez l’auditoire le plaisir de revenir dans les harmonies consonantes. Depuis l’avènement de la radio concomitant à celui de la civilisation occidentale, le monde entier est biberonné à cette seule architecture de la musique, au détriment de toutes les autres. Sauf les Tsimane (et quelques autres tribus autarciques) qui chasseront toute la musique occidentale moderne d’un haussement d’épaule avant de retourner à leurs étranges et incompréhensibles mélodies. Les Tsimane sont les rois des hipsters.
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