Les Anonymous sortent du gouffre

Généralement, le peuple se rassemble dans la rue pour se faire écouter. Anonymous, le collectif en ligne est connu pour son mode de fonctionnement bien à lui qui se résume à des cyber-attaques et à du piratage informatique. Cependant, les Anonymous s’apprêtent à mettre en application une stratégie surprenante. Mercredi dernier, ils ont demandé au peuple américain de sortir de chez eux, de quitter leur boulot et d’envahir les espaces publics. Ce n’est pas très original, mais le pouvoir du peuple reste le moyen le plus efficace. Leur dernier combat compte beaucoup à leurs yeux. Ils ont donc décidé d’agir de manière plus traditionnelle pour rallier un maximum de personnes.

Les Anonymous ont récemment annoncé leur projet de manif. Ils l’ont appelé « opération Empire State ». Ils espèrent rassembler les 99,99 % de la population américaine qui ne bénéficie pas de la politique de réserve fédérale. Leur ambition est simple. Les démunis forment une majorité écrasante aux Etats-Unis. Le collectif veut les inciter à se rebeller contre l’Establishment, et plus précisément, contre les banquiers, le système de non-régulation, et les politiciens. Ils ont également diffusé une vidéo sur YouTube le week-end dernier (ci-dessus). Ils affirment que le gouvernement fout « délibérément ses citoyens dans la merde » pour renflouer ses caisses et filer des primes aux banquiers. L’opération ESR (alias Empire State) se poursuivra jusqu’à ce que le Président de la Réserve fédérale américaine, Ben Bernanke, démissionne.

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L’influence du printemps arabe est omniprésente. Les citoyens d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient ne supportaient plus d’être à la merci de gouvernements totalitaires corrompus. Du coup, ils se sont révoltés.

Les Égyptiens ont occupé la place Tahrir au Caire, un des lieux mythiques de l’Egypte. L’opération ESR à Liberty Park est clairement inspirée de cet événement. Le collectif a désormais besoin de rameuter du monde. Certains blogueurs pensent qu’il suffit de rassembler « seulement » trois millions d’américains autour du Capitol Hill et de la Maison-Blanche pour se débarrasser de Bernanke. D’autres prétendent que 500 000 personnes plantées devant les sièges sociaux du Trésor public et de la Réserve fédérale suffiraient à faire tomber toutes les têtes.

Le Caire, janvier 2011

La recette du printemps arabe était simple. Il s’agissait de trouver un bouc émissaire ridicule haï de tous, de s’en débarrasser et de procéder à des changements. En revanche, le cas de Bernanke est un peu comparable à celui d’un Moubarak. L’image du président d’Egypte a été souillée et caricaturée. On l’a décrit comme une brute idiote pour parvenir à l’éjecter plus facilement. Dans la vidéo du collectif Anonymous, Bernanke refuse de répondre à la question suivante : « comment expliquez-vous l’écart grandissant entre les riches et les pauvres ? » La caméra se rapproche petit à petit de son menton qui tremble étrangement.

Les médias sociaux participent vivement au mouvement révolutionnaire. Ils sont très bien documentés. Les Anonymous savent parfaitement comment les exploiter et provoquer la colère des gens. D’après eux, les américains sont vraiment en rogne et du coup, ça devrait suffire à faire éjecter Bernanke. L’opération ESR est apparemment très bien organisée. La vidéo a déjà été consultée plus de 250 000 fois. L’événement a même une page facebook et les internautes peuvent en discuter. Ils publient également des wordpress pour organiser des rassemblements. On trouve une dizaine de sites de protestation Google Map. On n’a même pas besoin de savoir qui a organisé les manifs, il suffit juste de rappliquer.

Londres, novembre 2010

Le problème, c’est l’Europe. Les manifestations qui ont eu lieu en Europe pendant la crise économique n’ont eu aucune conséquence. Les banquiers n’ont pas changé, et aucun d’eux n’a été viré. Au Royaume-Uni, les récentes manifs contre les restrictions budgétaires ont fait un flop médiatique accablant. Il y a deux mois, environ 500 000 personnes ont participé à la « marche pour le changement » organisée par le TUC (Confédération syndicale britannique), mais le gouvernement n’a pas changé de politique économique. La même chose s’est produite l’année dernière lors de la manif contre la suppression des droits de scolarité. Ces événements ont permis de sensibiliser les gens, mais le caractère violent de certaines manifs à Londres a discrédité le mouvement. Le gouvernement a su profiter de ces incidents pour décrédibiliser les manifestants et les faire passer pour des hooligans débiles. Les organisateurs de l’opération ESR souhaitent que leurs manifs demeurent non-violentes. Ils pensent qu’une résistance pacifiste organisée par des gens ordinaires est bien plus efficace.

En théorie, Anonymous est un collectif influent capable de braver la loi du pognon. Cependant, ils prennent de gros risques. Si leur dernier appel est un échec, ils seront moins crédibles, et ils devront à nouveau se contenter de gueuler pour rien dans les tréfonds d’Internet.

En fait, le problème est plus profond : la vérité, c’est que les Américains s’en branlent. Les Égyptiens voulaient que Moubarak se casse et pour ça, ils étaient prêts à risquer leurs vies. En revanche, il y a peu de chances que les Américains soient prêts à bouger leurs culs pour manifester, se prendre des coups de crosse dans la gueule, et virer des gens importants.

Hosni Moubarak, Ben Bernanke

Pour l’instant, l’espoir est encore présent. Grâce à leur vision égalitariste, les Anonymous pourront inspirer et unir les citoyens ordinaires contre la « classe du crime organisé ». En digne héritier du printemps arabe, certains commencent déjà à surnommer l’opération ESR, « l’été de la Résistance américaine ».

Cependant, on a vu ce qu’il s’est passé en Europe de l’Est dans les années 1990. On sait que ça prendra du temps. La plupart des gens savent que les grosses banques les ont ruinés, et que l’oligarchie bipartite Républicains/Démocrates n’a pas réussi à réguler et discipliner le système bancaire. Le mouvement contestataire a pris un autre tournant aux Etats-Unis grâce aux événements en Afrique du Nord et au Moyen-Orient. Dorénavant, on compte sur la rage et l’énergie des citoyens ordinaires pour renverser les institutions les plus puissantes. La semaine dernière, Bernanke a fait la déclaration suivante : « j’imagine que la reprise de l’économie doit sembler d’une lenteur frustante pour les millions de chômeurs et les personnes sous-employées. »

Aucun changement ne s’est produit pour l’instant. À présent, c’est au tour du peuple de passer à la vitesse supérieure. Le monde entier suivra en direct à la télévision la réaction du public américain en espérant que tout se casse la gueule, et de préférence sur la chaîne Fox.

MARK TOWNSEND

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