Les fléchettes sont-elles le nouveau catch ?

La « Team GB » de fléchettes : sérieux, qui pourrait bien en avoir quelque chose à foutre ?

Aujourd’hui, le sport professionnel britannique traverse une période fade. Une triste période où l’on voit beaucoup trop de sportifs embrasser l’insigne de leur club, combler leurs entraîneurs de louanges et faire semblant de tomber sous le charme de Sue Barker sur le plateau de A Question of Sport. Une période « Team GB ». Nos sportifs et sportives ne voient aucun intérêt à vivre la vie rough qui nous plairait tant. Ils ne possèdent même pas l’hyper-professionnalisme fanatique d‘un Roy Keane, qui n’était pourtant qu’un pitbull en tenue de footballeur.

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À la place, ce sont des cyborgs en nylon prognathes, les cheveux courts et en brosse, qui étaient les plus nuls à l’école et qui ont grandi en se retenant de dire ce qu’ils pensent pour ne pas compromettre leurs chances de tourner dans une pub pour une crème au chocolat une fois leur carrière terminée. Le football, en particulier, se cherche des icônes en ce moment – pour un Mario Balotelli, on compte vingt Gareth Barry et autres James Milner, des mecs qui seraient hyper contents d’écouler leurs samedis après-midi à traîner dans des centres de loisirs en complet Umbro si on les payait des millions d’euros pour le faire.

Ce n’est pas forcément de leur faute à eux, mais les médias nous ont forcés à croire que les sportifs devaient également joué le rôle de modèle pour la jeunesse britannique. Si « Hurricane » Higgins mettait un coup de boule à un arbitre aujourd’hui, quelqu’un assimilerait ça à la montée du crime à l’arme blanche. Il serait accusé de montrer le mauvais exemple, serait exclu du monde du billard et serait forcé de vivre en vagabond dans une caravane sous le périphérique.

Où est donc la nouvelle génération de sportifs écervelés ? Pour trouver la réponse, il faut nous éloigner des « vrais » sports et se tourner vers le monde du « divertissement sportif ». Le terme a été inventé par le monde du catch professionnel pour faire comprendre aux gens que, vous voyez, c’est pas du sport de vrai. Et même si à bien des égards, le monde des fléchettes est le truc le plus vrai qui existe, ce n’en est pas moins autant un divertissement qu’un sport.

La similarité principale, mis à part le fait que les deux sports se soient popularisés dans les années 1970, c’est que les fléchettes et le catch sont essentiellement basés sur la personnalité. La carrière d’un catcheur ou d’un « fléchiste » varie au gré de son personnage. Il y a des gentils, des méchants, des gars malades et des gars tristes. Ils se nomment Phil « The Power » Taylor (invincible, mais accusé d’agression sexuelle), Ted Hankey (un vampire fouteur de merde et buveur invétéré de ale britannique), Martin « Wolfy » Adams (un vieil homme hirsute qui a l’air d’un gentil bûcheron) et Paul Nicholson (bad boy de province, Aviator sur le nez, fait son entrée sur du Kasabian).

Comme les marques qui les sponsorisent le font pour leur unicité, les joueurs sont encouragés à cultiver une personnalité plutôt qu’à la renier, à flatter leurs particularités et leurs faiblesses plutôt que de les minimiser pour paraître plus professionnels. Dans le tennis, Rafael Nadal est considéré comme un personnage un tantinet arrogant, mais s’il jouait aux fléchettes, il ferait certainement son entrée déguisé en matador sur « Livin’ La Vida Loca ».

L’industrie des fléchettes comprend trop bien la portée marketing du culte de la personnalité pour ne pas en tirer un parti maximum. Regardez donc Tony O’Shea – un homme hyper gros et qui ne voit aucune raison da maquiller la vérité. Au contraire, il se fait appeler « Dos Argenté » et se dandine jusqu’à sa ligne au sol de la manière suivante :

Les fléchettes ont développé un sens du spectacle comme seul le catch avait su le faire auparavant. Les boxeurs ont toujours fait des entrées fracassantes, soit, mais l’interaction avec le public n’a jamais été leur priorité. Ils concentrent trop leur attention sur le fait de ne pas mourir pour avoir le temps de faire des mimiques grotesques à leurs supporters. C’est dommage, d’ailleurs. En plus, aujourd’hui, ce sont soit des punchers slaves robotisés soit des cokehads tricheurs. Les stars du divertissement sportif, elles, savent comment amuser les foules. Feux d’artifice intérieurs, concours de belles rates, videurs tellement baraqués qu’on ne voit plus leur cou et batailles de moqueries régionales. La foule raille et balance, et les fléchistes leur répondent avec une précision et une créativité irréprochables.

Les fans font partie intégrante du spectacle des fléchettes, et ils ont même jugé approprié de remplacer le « God Save the Queen » par leur propre hymne national : « Chelsea Dagger »,  une chanson bien plus entraînante et évoquant plus l’Angleterre moderne que le chant funèbre impérialiste enregistré par la reine. Les fans sont là pour être divertis. On ne les a pas assis là dans le froid pour attendre de voir un mec se casser la jambe, obligés à faire la queue une heure minutes pour payer leur pinte de Carlsberg chaude 8€ et la descendre d’une traite parce que le match vient de reprendre. Non, les fans de fléchettes sont déjà bourrés. Ils arrivent au stade bourrés. La moitié d’entre eux ont l’air de s’être réveillés déjà bourrés, et tout le monde s’en fout ! C’est ça, le mode de vie fléchettes !

À combien de matches de foot avez-vous déjà vu les spectateurs se faire arroser de lazers de cette façon ?

L’autre aspect progressiste commun des fléchettes et du catch, c’est que leur discipline ne fait pas de différence de sexe. Je doute que Gloria Steinem ait jamais écrit un traité féministe sur la victoire de Chyna sur Jeff Jarret pour le titre Intercontinental 1999, mais c’est un moment à placer au Panthéon, juste à côté du poing en l’air Black Power de 1968. Les fléchettes, elles, ont Anastasia « The Russian Beauty » Dobromyslova et Trina « The Golden Girl » Gulliver. Je sais ce que vous allez penser, mais ce ne sont pas vraiment des femmes timides au caractère effacé. Les fédérations ne sont pas dirigées par un réseau de vieux en veston arborant fièrement leur insigne, mais par des entrepreneurs qui veulent passionner l’audience grâce à leur sens de la dramaturgie. Ils se fichent des convenances sexuelles ; « si tu sais jouer, tu sais jouer. »

Le divertissement sportif est peut-être toujours considéré comme le petit frère embarrassant du « vrai » sport, mais comme dans Rain Man, le grand frère bien intégré doit aussi apprendre de son petit frère simplet. Je suis sûr que les cyniques vont dire que les paillettes et la scénarisation ne servent qu’à cacher les limites de ce que sont, respectivement, un jeu de bar chiant et un faux sport joué par des cascadeurs ratés. Mais peut-être qu’un jour, quand le monde n’aura plus la force ni le courage de se déplacer dans un stade pour assister à des confrontations de mecs en chaussettes hautes qui n’en ont rien à foutre d’eux, les gens se mettront à préférer la classe d’un type en polo Fruit of the Loom en train de finir sa partie sur un « double 20 », entre un hot-dog moutarde et une pinte de Kilkenny.

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