Le mois dernier, lors des émeutes pendant la manif du TUC à Londres (Confédération syndicale britannique) le 26 mars, je suis tombé à plusieurs reprises sur des gangs d’adolescents masqués. Tout le monde connaît ces vieux anars qui bravent la police le visage couvert depuis des décennies, mais c’est rare qu’ils aient moins de 40 ans. Il est apparemment très courant de rencontrer des jeunes révoltés affiliés au Black Bloc sur le continent, mais ici, c’est tout à fait nouveau.
Je suis allé à la rencontre de ces anarchistes en herbe et aussi de quelques anciens afin de comprendre ce renouveau du mouvement anarchiste au Royaume-Uni.
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Andy a 16 ans et passe tout son temps chez ses potes. Il est en train de rouler un gros joint de skunk. Michelle a 17 ans et habite chez sa mère. Elle prépare son bac.
Bonjour Andy et Michelle. Qu’est-ce qui vous a décidé de faire partie du mouvement anarchiste et du black bloc ? D’habitude c’est chiant la politique, non ?
Andy : Je n’avais jamais assisté à une manif de ma vie jusqu’à ce que je commence à aller dans celles organisées par les lycéens l’an dernier. En fait, on y est allé pour le fun et aussi parce qu’on avait entendu que genre, les manifestants se battaient avec les flics. On a croisé quelques uns des gangs de notre quartier qui trainaient vers Trafalgar Square, mais quand les black blocs sont arrivés, visages masqués et capuches baissées, on s’est dit « Putain de merde ! Ça c’est un vrai gang de malades ! » Surtout quand on les a vus se défendre au moment où les flics les ont chargés. Même les hooligans ne se battent pas comme ça.
Ce sont les manifs étudiantes de 2010 qui vous ont donné envie de vous engager politiquement ?
Ouais, mais si tu m’avais interviewé l’an dernier, j’aurais été incapable de te parler de politique ou d’anarchie. Mais après avoir discuté avec quelques mecs du Black Bloc, on les a trouvés cool – c’était pas des étudiants débiles. Je suis allé les rencontrer avec plusieurs de mes potes au début de la manif suivante, histoire de ne rien louper de leurs actions. On a fait connaissance et je crois que c’est là que tout a commencé.
Et toi Michelle ?
Michelle : En fait, c’est à peu près la même histoire qu’Andy. Je connaissais quelques anarchistes du Black Bloc que j’avais rencontrés lors des manifs étudiantes. Ils avaient l’air sympa et impliqués dans ce qu’ils faisaient. Je pense que le moment décisif, ça a a été lors du Climate Camp au G20 quand les flics nous ont chargés. C’était terrifiant. Et de nombreux membres du Black Bloc que je connaissais (je ne sais pas s’ils s’appelaient eux-mêmes comme ça à l’époque) sont venus à la rescousse. Ils ont donné du courage aux autres et probablement empêché que quelqu’un se fasse tuer.
Mauvaise journée pour les flics, donc.
Quand tu vois des choses pareilles, tu réalises que « Maintenant c’est vraiment eux contre nous. » En voyant la façon dont les flics se sont acharnés comme des tarés sur la foule et ont tué Ian Tomlinson, plein de jeunes ont décidé de rejoindre les black blocs, de la même façon que les irlandais se sont tournés vers l’IRA lors des révoltes du Bloody Sunday. Les flics ne peuvent s’en prendre qu’à eux-mêmes. On ne se laisse pas faire.
Vous êtes bien-sûr trop jeunes pour voter, mais pour quelle raison vous êtes-vous détournés de la politique mainstream ? Pourquoi vous avez rejoint ce mouvement ?
Andy : Tout ce dont je me souviens de la politique, c’est ce putain de Tony Blair. Il appartenait soi-disant au parti travailliste. Maintenant, on a deux enfoirés de conservateurs au pouvoir et je ne vois aucune différence. Ce sont tous des putains de menteurs, des corrompus, qui ne voient que leur propre intérêt. Comment ces gens peuvent-ils nous représenter ? Ce Clegg machin habite à quelques kilomètres de ma nouvelle adresse, mais il pourrait très bien vivre de l’autre côté de la planète, ça ne ferait aucune différence. La seule chose qui intéresse les politiciens, c’est le bruit des vitrines qui explosent et le son des sirènes de police.
Micky est un brancardier d’une quarantaine d’années doublé d’un vétéran en matière d’émeutes. Il habite Shadwell. Son ami Sean est un ancien traiteur de 28 ans, il vit à Bow.
Micky and Sean, vous faites partie de la confédération anarchiste depuis un moment. Que pensez-vous de la nouvelle génération d’anarchistes qui se foutent sur la gueule avec les flics pendant que vous lancez des pavés ?
Micky : C’est vraiment incroyable. Je fais partie du mouvement anarchiste depuis les émeutes de la Poll Tax et la manif contre le parti nationaliste britannique de Welling. Le Black Bloc et les gamins qui participent à ces manifestations ne se considèrent pas forcément comme des anarchistes, mais ils suivent cette philosophie de « propagande par le fait ». Si tu penses être un révolutionnaire et que tu ne te rends pas compte de ça, t’as de la merde dans les yeux.
Sean : Il existe à l’heure actuelle une génération entière qui n’en a plus rien à branler. Ils savent qu’ils ne trouveront pas de boulot une fois qu’ils auront quitté le lycée et ils ne sont même plus assurés d’avoir une bourse pour aller à l’université. Ils ont le sentiment d’avoir été mis sur le banc de touche avant même d’avoir commencé leur vie d’adulte. Leur rage n’a peut-être pas d’orientation politique établie mais c’est ça qui est si excitant. Les mecs du gouvernement se chient dessus face à l’émergence d’une nouvelle catégorie de personnes qui n’a aucun respect pour l’autorité et qui ne craint pas la police.
Pour la plupart des gens, les jeunes sont des personnes amorphes.
Tu te souviens de la mini-émeute lors des soldes American Apparel à Brick Lane l’année dernière ? Pour la gauche, c’était juste une histoire de consumérisme stupide. Mais en réalité, il s’agissait plus de faire passer un message du genre : « Pourquoi je ne pourrais pas m’acheter moi-aussi de belles sapes ? Parce que je suis pauvre, hein ? » Ces gens ne manifestent pas pour gagner le morceau de pain qui traîne sur la table des riches, ils demandent beaucoup plus.
La plupart des manifestations tournent à l’émeute ces derniers temps. La chose la plus hallucinante que j’ai vue pendant la manif du 26 mars, c’était le nombre de black blocs présents. J’avais déjà vu ce même phénomène dans d’autres villes européennes aux infos, mais je n’aurais jamais imaginé voir ça ici. Le courant anarchiste semble s’être bel et bien installé au Royaume-Uni, j’imagine que vous attendiez ça depuis longtemps.
Sean : En ce qui nous concerne, du moment que les gens font chier les flics et qu’il ne s’agit pas de la Countryside Alliance, de groupuscules religieux, de psychopathes, ou de ces fachos de l’English Defense League, tout va bien. Le gouvernement est déstabilisé à chaque fois que les gens vont manifester dans la rue. C’est le moyen d’expression le plus efficace pour montrer son opposition et grâce à eux, les autres se disent : « « Moi non plus, je ne veux pas de cette merde !» Après, ils se lèvent le cul et viennent aussi se battre. Bien-sûr les manifestations pour la réduction des taxes ou la réduction du budget pour l’éducation n’ont rien à voir avec nous, et pour être honnête, on n’en a rien à foutre de toute façon. Mais les gens commencent à s’impliquer politiquement quand les emmerdes les touchent de front. Une fois qu’ils réalisent que le système pour lequel ils ont travaillé toute leur vie ne fera jamais rien pour eux, ça les fout en rogne.
Que pensez-vous des groupes radicaux comme UK Uncut ou Climate Change, qui ont participé au mouvement altermondialiste et aux manifestations contre la hausse des taxes ?
Micky : Il faut espérer que les personnes qui s’engagent dans des groupes comme Uncut se forgeront une conscience révolutionnaire et réaliseront la nécessité d’écraser le système politique dans son intégralité. Pas seulement les banques et les banquiers. La seule chose qui nous inquiète un peu, c’est que tu peux être sûr que des flics se cacheront parmi ces groupes altermondialistes. La plupart de ces groupes n’ont pas de réelle expérience d’activiste et seront par conséquent plus faciles à infiltrer. On a déjà vu des infiltrés dans la Clown Army, alors il faut s’attendre à ce qu’ils fassent la même chose avec les black blocs.
Avec toutes les technologies dont dispose la police aujourd’hui, ça doit être plus difficile de rester anonyme.
Sean : Ouais, surtout avec les caméras de surveillance postées dans tous les coins. Fini le temps où tu pouvais rentrer chez toi après t’être battu avec les flics. Avant, on te laissait presque tranquille. Maintenant, les flics viennent défoncer la porte des mecs qui ont été identifiés pendant les manifs. Ils se foutent qu’ils aient une famille ou un boulot… Ils se prennent une peine de deux ans pour « actes de violence » et « désordre sur la voie publique » et du coup, leur vie est fichue.
Micky, tu es assez vieux pour pouvoir être le père de la moitié des gosses qui protestent en ce moment. Tu as dû assister à de sacrés changements concernant les tactiques de la police et le traitement de la foule pendant les manifestations durant toutes ces années.
Micky : Oui c’est énorme ! À mon époque, tu avais le choix entre « te faire défoncer » ou bien « tout casser. » Si tu te faisais défoncer dans une bagarre ou si ça dégénérait pendant une manif, les flics servaient d’arbitre. Si la presse et les photographes n’étaient pas présents, on nous mettait en cellule et on finissait au tribunal le lundi matin. En tout cas, on avait des emmerdes à un moment ou à un autre. Je me suis fait tabasser des milliers de fois mais j’ai toujours préféré m’en prendre une et puis aller picoler au bistrot du coin. Si tu te faisais arrêter, ce qui arrivait très souvent, tu étais sûr de te « casser la gueule dans les escaliers » et de finir au tribunal, la gueule toute violette le lundi matin quoiqu’il arrive.
On a beaucoup parlé des black blocs récemment dans la presse. Vous pensez que cette médiatisation a été bénéfique pour votre groupe même si vous êtes dorénavant la brebis galeuse de la police britannique ?
Micky : Là encore, la publicité est le moteur de chaque mouvement. Evidemment, qu’il s’agisse d’un journal libéral de gauche ou d’un tabloid réac, la presse ne manquera pas de railler ces gamins qui protestent dans la rue. Bien-sûr, tant que ça se passe en Grèce, en Afghanistan ou partout ailleurs, tout va bien, du moment que ces journalistes ne courent pas le risque de perdre leur boulot de planqué. Mais quand ça se produit dans le centre de Londres, ils parlent d’ « éléments perturbateurs anarchistes » et de « sinistres agitateurs au visage masqué ». Ce qui me fout encore plus les boules, en fait c’est quand tu vois ces prétendus radicaux qui prennent la défense des « vrais manifestants » et qui comparent les activistes à des « hooligans stupides ».
Vous pensez qu’il y a un réel sentiment révolutionnaire en ce moment en Grande-Bretagne ?
Sean : Ce qui est vraiment bien avec ces manifestations, c’est qu’on ne voit plus ces merdeux de hippies déguisés en clown qui sautillent partout et font des hugs à la police. Les dirigeants de ces groupes pensaient réellement qu’ils allaient changer l’opinion publique en laissant les flics foncer sur eux ? C’est le genre de pipes qui discrédite le mouvement contestataire. Je ne pense pas que les gamins des cités qui défonçaient les magasins et les voitures de flics à Picadilly le 26 mars voudraient se mêler à cette bande de branleurs qui portent des ailes de fées et un diadème pour aller distribuer des fleurs à la police ! Si tu as vu le Black Bloc à l’action, tu sais qu’ils ne déconnent pas, et si tu veux de l’action, tu vas en trouver.
Micky : Je pense à peu près la même chose que Sean, mais j’espère que ça va prendre plus d’ampleur et que ce sera encore mieux dans les prochains mois. On n’en a rien à foute du mariage princier, on préfèrerait célébrer le 30ème anniversaire des émeutes de Brixton et des autres mouvements de révolte de l’été 1981. On espère que les gens prendront exemple sur ces événements là. Cet été, brûlons toutes les voitures de flics et défonçons toutes les barricades dans la rue.
WORDS: CHRIS LOW
PHOTOS: HENRY LANGSTON AND CHRIS LOW
(Les noms des personnes interrogées ont été changés pour ne pas révéler leur identité)
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