Je suis lesbienne, j’ai emménagé à Istanbul et personne ne m’y a obligée


Un argument de poids en faveur de cette ville.

Ces derniers temps, j’ai vu passer un certain nombre d’articles dans la presse turque, intitulés, à quelques variations près, « Pourquoi j’ai quitté la Turquie ». Et de fait, depuis que j’ai quitté Paris pour Istanbul, chaque personne que je rencontre ici me pose cette question dans les cinq premières minutes : Pourquoi, ou plutôt pourquoi bordel, as-tu décidé de t’installer ici ? La question atteint toute sa pertinence quand on sait que le « tu » dans cette phrase est non seulement une femme, mais une femme homosexuelle.

Mes interlocuteurs oscillent entre incompréhension et désapprobation : comment, en effet, sans être une privilégiée, une indifférente ou une parfaite abrutie, ai-je pu décider d’être heureuse ici, quand au même moment tant de gens, et tant de femmes en particulier, ne rêvent que de partir, sans avoir comme moi le luxe de l’expatriation ?

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Une photo de la Gay Pride 2013. Sur la pancarte, on peut lire : « Nous sommes les soldats de Freddie Mercury ».

Pour les personnes que je fréquente ici, il est indiscutable que la Turquie, tant dans les discours que dans les faits, s’enfonce de plus en plus profondément dans une phase réactionnaire imputable à l’AKP, le parti conservateur au pouvoir. Depuis quelques années, les droits des femmes, des homosexuels, des laïcs, et de manière générale de tous ceux qui ne correspondent pas au fantasme ottoman de l’omnipotent Erdoğan, régressent de façon considérable. Cette régression est perceptible dans les discours, elle l’est aussi dans la rue. Ma géniale-petite-amie (appelons-la « GPA », pour simplifier) me raconte qu’il y a dix ans, il ne lui posait aucun problème de rentrer à pied la nuit, parfois avec une bière à la main. Aujourd’hui, même en pleine journée, elle se sent rarement tranquille.

Pour ma part, la Turquie ne m’a pas appris le harcèlement, ni le sexisme, ni l’homophobie. Ces choses-là, la France me les a enseignées. Malgré tout, le problème se manifeste ici d’une façon différente et indéniablement plus intense. Le fait d’être européenne ne me facilite sans doute pas les choses, d’autant que dans un pays si peu métissé, je le porte sur mon visage.


La Gay Pride 2014

Depuis mon arrivée, en 2013, j’ai été suivie trois fois de façon notable. Avec les mains, sans les mains, de nuit ou dans une rue passante à 14 heures, les modalités varient, et peu importe. Même quand il s’agit moins de peur que de nuisance, même quand il s’agit de voitures qui ralentissent à ma hauteur, d’interpellations, d’insultes ou de regards insistants, je n’ai pas, depuis que je vis à Istanbul, passé une journée sans me sentir agressée par le comportement des hommes.

Mes amies turques sont des personnes en colère. Elles éconduisent les importuns avec une virtuosité qui force le respect. Moi, je suis toujours en apprentissage. Mais je ne peux que le remarquer : j’évolue dans un état de colère de plus en plus constant. Je marche au rythme des insultes que je ressasse, prête à les jeter à la gueule de la prochaine main qui s’aventure. J’ai aussi développé un certain nombre de super-pouvoirs, comme celui de marcher sans regarder autour de moi. Enfin, sans regarder les hommes autour de moi, ce qui souvent équivaut à ne rien regarder du tout.

Comme mon amie le résumait hier : « Cette ville est magnifique, tout ce que tu peux avoir envie de faire, tu peux le faire ici. Mais quoi que tu fasses, il y a toujours un type qui te tourne autour avec un regard torve. »

Ma copine et moi après la dernière Pride.

Il y a quelques jours, je m’amusais à agrandir les photos d’une amie venue pour les vacances. Et sur toutes les photos, dans la rue, devant la tour de Galata, à Sainte-Sophie, il y avait, en zoomant bien, un type qui la fixait avec un regard torve. C’était comme jouer à Où est Charlie.

C’est tellement systématique et absurde qu’on trouve encore l’énergie d’en rire. Mais je me demande parfois si je vais finir par perdre la tête et me mettre à déambuler dans la rue en criant : « Hé les gars, vous savez quoi ? Ouais, j’ai un VAGIN. »

Pour mieux comprendre ce qui se passe dans la rue, il suffit d’ouvrir un journal. Chaque semaine, une nouvelle saillie d’un dignitaire de l’AKP, souvent le Président Erdoğan lui-même, dénonce le manque de moralité des féministes, des incroyants, des gauchistes, des buveurs d’alcool, des voyous, des étrangers. Et les femmes ne sont bien sûr pas les dernières à en faire les frais. Pour le Président, l’égalité des genres est récemment passée d’illusoire à « contre nature ». Il nous a également été rappelé par divers responsables politiques, au cours de l’année écoulée, que rire en public n’était pas un comportement acceptable pour une femme, que le chômage était élevé parce que les femmes travaillaient, ce qui, en outre, était la porte ouverte à l’adultère, ou que « le violeur était plus innocent que la femme qui avorte». Entre 2002 et 2011, le nombre de femmes assassinées pour « raisons d’honneur » a augmenté de 1 400 %. Interrogée à ce sujet il y a trois ans, la ministre de la Famille et des affaires sociales avait répondu que c’était une « perception sélective ». Recep Tayyip Erdoğan, à l’époque Premier ministre, s’était quant à lui fendu d’un « c’est exagéré ».

Je n’ai même pas le temps de me demander comment je vis mon homosexualité ici, tant déjà, je me sens insultée en tant que femme.

Une des soirées

« Women make noise » chez Şarlo, un bar génial qui a fermé depuis. (Photo : Women make noise)

Ce qui est surprenant, c’est qu’on peut venir à Istanbul dix fois, et ne rien percevoir de la violence sociale ni de la violence sexuelle qui y règnent. Et même lorsqu’on s’y installe, on ne réalise pas immédiatement que les quartiers dans lesquels on évolue, dans lesquels on sort boire des verres – Taksim, Beşiktaş, Kadıköy… – sont d’office (parce qu’on y sort, parce qu’on y boit des verres), des quartiers plus libres que la moyenne.

En Europe, les nuits d’Istanbul ont bonne réputation. J’ai même parfois entendu dire : Istanbul est le nouveau Berlin. Cette phrase me fait rire, mais pas trop fort. Le sentiment de liberté, c’est ce qui m’a séduite moi aussi, lors de mes voyages préliminaires. À Paris, j’avais l’impression de disparaître lentement, étouffée par les impératifs de convenances et de bon goût. Et le milieu gay, ou plutôt le milieu lesbien, puisqu’à Paris tout est plus cloisonné, ne faisait pas exception. Je m’y suis toujours sentie déplacée, trop féminine, trop classique, pas assez DJ. Mais dans les fêtes où mes amis m’emmenaient à Taksim, on ne me demandait rien, et je buvais à crédit. La fraternité et la mixité qui régnaient là, je ne les avais jamais ressenties ailleurs.

Ekin Keser et Emrullah Tüzün. Ils ont célébré publiquement le premier mariage gay (non-reconnu) de Turquie courant 2014.

En me laissant griser par la joie et par l’ouverture qui me frappaient, je choisissais pourtant de laisser de côté ce qui crevait les yeux : cette solidarité dans les marges n’était que la mamelle gauche de l’oppression. En étant homosexuel ici, et surtout en étant une femme homosexuelle, on a peu le loisir de se permettre davantage d’exclusion. Les nuits gay d’Istanbul qui m’ont tant séduite sont le fait de personnes en rupture, et le résultat de choix radicaux dont je n’avais pas encore conscience.

En m’installant ici, j’ai repensé à cette histoire que mon père racontait à la fin des repas, sur la différence entre le tourisme et l’immigration. Et de fait, je ne vis ni dans un bar queer, ni dans une colocation de hippies.

À mon arrivée, j’ai choisi de m’installer, au grand désarroi de mon colocataire turc, gay lui aussi, dans un quartier très conservateur. Lui voulait vivre à Cihangir, un quartier progressiste, aisé et très prisé des expatriés. Pour cette dernière raison, j’avais balayé l’idée d’un revers de la main, au nom de ma quête d’authenticité. Là-bas, nous avons vécu plusieurs mois en rasant les murs, et en trompant les voisins qui nous croyaient mariés, ce qui semblait en tout point plus simple. Il y a exactement un an, le jour où Erdoğan a menacé d’interdire la cohabitation homme/femme hors mariage, au nom de la moralité, nous avons traversé quelques moments d’angoisse. Et quand la commère d’en face nous fixait – celle qui passe son temps devant la télévision à balayer le voisinage de son œil disponible –, j’étais capable d’affirmer avec certitude qu’elle serait la première à nous balancer, quand ils-viendraient-pour-nous. Oui, ce pays m’a rendue paranoïaque. Mais je me souviens encore de cette illumination commune : « S’ils ont peur qu’on couche ensemble, on pourra les rassurer tout de suite : Vous inquiétez pas monsieur l’agent, on est pédés. »

La Gay Pride 2013

J’ai fini par réaliser que je n’étais pas obligée de vivre dans un environnement religieux et réactionnaire au nom de la validité de l’expérience. Aucune de mes amies turques n’aurait choisi de vivre dans ce quartier.

Aujourd’hui, mon amie et moi vivons à Cihangir. L’été prochain, nous irons nous marier en France. Un mariage qui ne vaudra rien pour la Turquie, et qui, comme nous l’avons découvert, ne vaudra pas tellement plus pour la France. Je n’ai jamais beaucoup cru au mariage, mais pas un jour ne se passe sans que nous ne nous demandions combien de temps nous pourrons rester ici. Nous vivons dans le quartier le plus libre d’une des villes les plus libres d’un très grand pays. Si les choses tournent mal, nous ne pourrons pas aller plus loin : nous vivons juste sous le plafond de verre.

Oui, je vis dans un pays qui cette année s’est classé 123 e sur 130 en termes d’égalité hommes-femmes, selon un classement des Nations unies. Un pays où assumer son homosexualité est suffisant pour perdre son emploi, se faire expulser de son logement, exclure par sa famille, ou pire. Un pays où de nombreux transsexuels se font assassiner, dans l’indifférence quasi totale des autorités, et à vrai dire, de la population. Mais je vis aussi dans un pays qui a accordé le droit de vote aux femmes en 1934, plus de dix ans avant la France, et où des superstars de la chanson – du genre de celles que votre grand-mère aime bien –, comme Bülent Ersoy, pour ne citer qu’elle, sont transsexuelles. C’est un pays infiniment paradoxal, pour ne pas dire schizophrénique.

Je me suis beaucoup interrogée sur ma légitimité à écrire cet article. Mais j’ai beau être une étrangère, je sais que ce vent de réaction et de bêtise ne représente pas ce pays. Ni son identité, ni sa tradition.

Malgré tout, une chose est sûre : oui, je suis une privilégiée. Parce que j’ai un passeport qui me permet de partir quand je le veux, quand dans le même temps mes amis turcs doivent remuer ciel et terre et dépenser des sommes considérables pour obtenir un visa Schengen de trois jours. Un visa qui ne les empêchera pas d’être traités comme des importuns à l’arrivée. À cet égard, le fait d’être européenne, s’il me complique la vie d’un certain nombre de points de vue, me la facilite aussi grandement.

Parfois, je me dis que j’aurai achevé mon intégration le jour où je me résoudrai à faire l’une des choses les plus turques que l’on puisse faire aujourd’hui : aller voir ailleurs si j’y suis.

Au bout du compte, pourquoi ai-je décidé de m’installer à Istanbul ? À cette question, malgré mes progrès constants dans l’art de la pirouette, je ne sais toujours pas répondre. Voici ce que j’ai trouvé de plus honnête pour le moment : Je suis tombée amoureuse de cette ville. On ne tombe pas toujours amoureux des bonnes personnes.

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