Le comité pro-homéopathie manifeste son mécontentement à Londres

Un groupe de personnes en train de manifester en faveur de l’homéopathie, à Londres.

J’ai toujours envié les reporters qui couvrent les grosses manifestations, les grands événements. Celles sur lesquelles je bosse n’appartiennent pas à la même catégorie, qu’il s’agisse des écolos qui font cuire du pain sous un arbre à Rothamsted, ou, comme la semaine dernière, du contingent d’homéopathes contrariés qui manifestaient devant l’Agence de régulation professionnelle de la publicité anglaise (Advertising Standards Autority – ASA). Le zèle des quelques 20 personnes présentes, hommes et femmes très polis agitant bannières et panneaux, ne peut être remis en question. Cependant, il est difficile d’imaginer que l’État britannique s’intéresse aux revendications de gens qui manifestement, détestent le mal de tête.

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La plupart des gens raisonnables ont abandonné, depuis plusieurs années déjà, l’idée que l’homéopathie puisse avoir un bénéfice quelconque pour qui que ce soit. Ça remonte au XVIIIème siècle, alors autant dire que ça date un peu, sauf que le truc étrange, c’est que cette coutume a perduré jusqu’à aujourd’hui. Impossible de savoir pourquoi. Se servir d’un placébo de la même manière qu’un médicament est peut-être sans danger si vous vous chopez ledit placébo au Bon Marché, mais c’est plus dangereux si vous habitez Nairobi et qu’on vous dit que celui-ci peut soigner la maladie mortelle dont vous souffrez.

Mais, ces dernières années, les homéopathes se sont tirés une balle dans le pied. C’est arrivé lorsque des détracteurs de l’homéopathie ont étudié le Code de l’Éthique publié par la Société des homéopathes (Society of Homeopaths – SoH), organisation professionnelle dont l’ambition est de devenir un organe de régulation de cette industrie. Ils y ont remarqué une clause spécifiant que les membres de la SoH devaient se plier à la réglementation britannique de la publicité, telle qu’imposée par l’ASA, et ils ne devaient plus déclarer que leurs pilules pouvaient « soigner tous types de maladies ».

Quelques sévères décisions juridiques plus tard, les homéopathes de profession étaient désormais vraimentcontrariés. William Alderson, grand chef homéopathe depuis plus de 20 ans, a d’ailleurs dû quitter sa place de directeur de la Société des homéopathes pour cofonder le groupe Homéopathie : la médecine du XXIème siècle– c’est son nom. Alderson et le HMC21 ont donc organisé cette manifestation, dans le but de 1. redorer le blason des homéopathes de tous bords, 2. faire chier leurs ennemis pharmaciens. J’ai réussi à infiltrer ce rassemblement grâce à ma pratique du journalisme d’investigation qui consiste à ne donner mon nom à personne et prier pour que personne ne me reconnaisse. Ça a marché.


Des cadres, visiblement heureux d’assister à une manifestation devant leur bâtiment.

De retour à High Holborn, les choses avaient du mal à se lancer. Au lieu d’être mis à l’écart comme un vrai journaliste, j’ai dû passer un bon moment à expliquer à un groupe de personnes de 60 ans ce qu’était VICE. William Alderson était à la tête de la manifestation et il déployait l’énergie extraordinaire qui lui a valu le surnom de « Lapin Duracell de l’homéopathie » par le blogueur Andrew Lewis. (À un moment, Alderson a porté des oreilles de lapin en référence à ce surnom.) À fréquence régulière, deux charmantes dames scandaient le slogan « L’homéopathie ÇA MARCHE ! L’homéopathie ÇA MARCHE ! » avec entrain, sans tenir compte des regards foudroyants que leur lançaient les travailleurs qui sortaient des bâtiments alentours.

J’ai discuté avec Jennifer, une homéopathe qui a vu sa propre publicité rejetée par l’ASA, sous prétexte qu’elle n’avait pas réussi à apporter suffisamment de preuves abondant dans son sens. Pour elle, c’était terriblement injuste. « Je trouve que c’est une blague… je regardais la télé avec mon petit-fils, et ils ont diffusé une pub pour Lucozade qui disait : “Lucozade hydrate mieux que de l’eau !” Mon petit-fils me regarde et me dit : “Achète-nous du Lucozade, c’est vraiment bon, ça a de jolies couleurs et ça passe sur des chaînes de télé.” Je suis allée au supermarché et ai regardé les ingrédients. Le premier, c’était de l’eau, et tout le reste, c’était des produits chimiques. Rien qui aide le corps à s’hydrater ! Et ils ont eu le droit de faire cette pub ? »

Je lui ai demandé si elle pensait qu’il y avait une explication derrière tout ça. Elle m’a répondu « L’argent ! » Le problème capitaliste est revenu, d’une façon ou d’une autre, dans les discours de tous les gens avec lesquels j’ai pu discuter. Les manifestants critiquaient Monsanto, Nestlé et, bien sûr, l’industrie pharmaceutique dans sa globalité. Parfois, leurs arguments étaient recevables et je me suis retrouvé à opiner du chef à plusieurs reprises.

Le chef Alderson était particulièrement éloquent. La majorité de ce qu’il disait avait l’air faux, mais il le disait bien. Son argumentation de base tournait autour de la valeur des témoignages des patients, lesquels étaient visiblement extrêmement satisfaits des comprimés d’homéopathies sur le marché. Les autres arguments étaient plus confus, ou dilués dans d’étranges sophismes qui impliquaient à chaque fois les méchants médicaments. « Les essais cliniques randomisés n’ont de résultats que dans 50% des cas. La moitié d’entre eux ne sont pas concluants » a protesté Anderson. Mais même si c’est vrai, ce n’est pas très surprenant. Beaucoup de nouveaux médicaments potentiels ont d’abord des effets très marginaux. Dans une autre diatribe à l’encontre des standards médicaux de référence, il a avancé : « Tout médicament retiré du marché l’est parce que les ECR devant prouver son efficacité et sa non-dangerosité s’avèrent inexacts. »

Encore une fois, on dirait qu’il faisait semblant de mal comprendre ce que signifient ces essais et dans quel but on les fait. Un ECR ne peut pas « prouver » qu’un médicament est sans danger. Il peut avancer cette idée avec une probabilité plus ou moins élevée, et ensuite, le patient est surveillé sur le long terme afin d’observer un problème qui aurait pu échapper à la surveillance médicale. Dans tous les cas, le fait que les ECR ne soient pas infaillibles ne signifie pas que les arguments des homéopathes sont justes.

Alderson a tenu à prouver son respect pour la science, mais ça ne l’a pas empêché de dire pas mal de conneries sur le sujet tout au long de son discours. « Ils disent que l’homéopathie procure un effet placébo, mais il n’existe pas d’explication scientifique pour l’effet placébo. On ne peut pas expliquer quelque chose d’inexplicable par une autre chose inexplicable ! » En effet, difficile de contrer un tel argument.

Paul Burnett, partisan de l’homéopathie.

Derrière la joie et la gaieté se cachaient aussi d’horribles sous-entendus. Les gens avec lesquels j’ai discuté avaient tous l’air d’être de fervents partisans de la science et du « progrès », mais ils devaient concilier cette prétendue passion avec leur rejet de la médecine en général. Les théories conspirationnistes offraient visiblement une solution séduisante à leur cul-de-sac intellectuel. En conséquence, Alderson établissait des relations fallacieuses entre un rapport du Gouvernement Suisse dont il pensait qu’il contrariait les « gros pharmaciens », le rejet de l’homéopathie par le journal médical Lancet, la création de l’organisation caritative Sense About Science et les différentes campagnes anti-homéopathie vues ces dernières années, selon lui orchestrées par l’industrie pharmaceutique. « Il existe tout un mode d’instrumentalisation tenu par différentes organisations qui poursuivent leur offensive [contre l’homéopathie] dans l’arène publique. L’ASA est une nouvelle venue dans le camp de ceux qui mènent ces attaques. »

Tout est plausible, si ce n’est que tout s’appuie sur cette seule théorie : penser que les croyances qu’on ne comprend pas ne peuvent jamais être sincères. En réalité, les gens qui font campagne contre l’homéopathie le font surtout parce qu’ils sont certains que ça peut être dangereux et parce que, selon eux, ces traitements inefficaces ne devraient pas bénéficier de financements publics, c’est-à-dire de l’argent de vos parents. D’ailleurs, les plus éminents détracteurs de l’homéopathie s’en sont également pris à certaines pratiques de l’industrie pharmaceutique.

Un autre truc qui est revenu souvent, c’est l’utilisation du mot « poison » afin de désigner les médicaments et, plus généralement, la médecine. Alderson qualifiait également les campagnes de vaccination de Sense About Science de « propagande ». Si à cela, on ajoute les fanfaronnades de parents qui ont soigné leurs enfants à l’homéopathie toute leur vie(un homme m’a d’ailleurs demandé de faire une photo de ses quatre enfants « tous élevés à l’homéopathie ! »), au bout d’une heure, j’étais épuisé : cette communauté, qui se méfie de tout le monde, pense que la médecine moderne est un poison et préfère de loin soigner ses patients – et leurs propres familles – avec une gamme de « remèdes » qui ne seraient en réalité que de l’eau commençait à sévèrement me déprimer.

Avant de laisser la petite troupe sous le soleil de High Holborn, j’ai demandé à Jennifer combien de temps durerait son combat contre l’industrie pharmaceutique. « On sera toujours là, m’a-t-elle répondu. Je défendrai l’homéopathie jusqu’à la mort. »

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