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TRADUIT DE L’AMÉRICAIN PAR JEF CARO
Comme tout ce que j’écris, ce texte était d’abord un fragment d’une page consigné pendant plusieurs années dans le tiroir de la honte et du mépris de soi. Quand je vivais à San Diego, il y a quelques années, où j’enseignais et apprenais à surfer, je l’ai ressorti et je l’ai achevé, avant de l’emmener à l’étage au-dessous, chez Paula et Julie. «Est-ce que cette nouvelle vous donne envie de me tuer?», leur ai-je demandé. Cette histoire est née de mon amour pour la très mauvaise poésie et de ma propre expérience de grandir dans l’Idaho, dans une maison de type ranch, qui n’était qu’une cellule capitonnée au milieu d’autres cellules capitonnées. Adolescente, la lecture de Sylvia Plath a eu sur moi l’effet déplorable de me faire croire que la seule façon de se faire prendre au sérieux en tant qu’intellectuelle était de faire au moins une tentative de suicide par mois, ce je n’ai pas réussi à faire, échec qui m’a mené à un manque chronique d’estime de soi et à l’impression d’être une usurpatrice, effet qui persiste aujourd’hui, mais d’une façon positive.
Chère Sylvia Plath,
Bonjour, j’ai 14 ans, je sais que vous êtes morte mais il est 1h du matin et mon père gueule et se casse la figure au bord de la piscine comme une saucisse de porc complètement bourrée, quel connard, il y a deux minutes, j’étais dans la cuisine avec un couteau de boucher à la main pour le tuer avant qu’il ne nous flingue tous, mais je me suis dégonflée. Je sais que votre père était aussi un problème; même si je haïssais la poésie jusqu’à maintenant, je comprends totalement vos poèmes qui parlent de lui comme d’un nazi qui vous a gardé sous sa botte, j’écris cette fausse lettre parce que MAINTENANT IL SORT DE LA PISCINE COMME UN MONSTRE ET IL DIT PUTAIN, mon Dieu, Sylvia, si vous l’entendiez, c’est comme s’il n’était pas humain. Il vient de tomber de tout son poids dans la piscine, achtung, connard de nazi, noie-toi, qu’on en finisse et que je puisse me DÉTENDRE. Sérieusement, Sylvia, ça me scie que vous ayez pu mettre votre tête dans ce four, espèce de tarée! Je suis complètement terrifiée à l’idée de mourir, même si je suis très déprimée. On a tellement peu de temps dans la vie pour faire ce qu’on veut, j’y reviendrai.
J’ai dû regarder par la fenêtre parce que le calme était revenu, mais il est simplement affalé dans l’herbe, comme un singe. C’est triste, mais je l’emmerde. Enfin, Sylvia, ça fait des années que je suis obsédée par la mort, depuis que la lecture des Quatre filles du docteur March m’a fait comprendre que nous sommes tous maudits et a ruiné ma vie. Mais un jour, j’ai ouvert votre livre, La cloche de dÉtresse, et c’était un choc, ça ma tuée, littéralement. Pour la première fois, je voyais quelqu’un décrire dans un livre des émotions que je partageais parfaitement, et je ne savais même pas qu’on pouvait écrire dessus! J’aurais jamais trouvé ça toute seule. C’est comme quand vous parlez des tulipes qui respirent, je me suis rendue compte que moi aussi je les voyais respirer mais que je refusais de l’admettre. Oh, je DÉTESTE m’inquiéter pour lui alors qu’il vient de passer la nuit à me foutre les jetons, j’essaye de ne pas m’inquiéter mais je peux pas supporter de le voir comme ça, tout seul dans l’herbe, il a l’air si honteux et perdu, comme s’il ne savait pas ce qui se passe et que personne ne pouvait l’aider. Je ne veux pas vraiment qu’il glisse et qu’il se tue, juste qu’il s’assomme un moment pour que je puisse dormir. Mais même si c’est le cas, je rêverais qu’il nous pourchasse avec son flingue, mais tant pis. J’ai toujours envie de lui dire:
«Ne t’inquiète pas, c’est pas ta faute, tout le monde t’aime, on va trouver un moyen d’arrêter ça.»
Mais J’Y ARRIVE PAS, parce qu’il est fou et inhumain, on ne peut pas le raisonner dans cet état, et puis pas moyen que j’y aille toute seule, il est comme un ours qui n’a jamais appris à parler, il a l’air doux et gentil quand on le caresse, mais d’un coup on sent une griffe vous percer le cerveau et un gros craquement vous fait sauter les yeux, et on se rend compte qu’il vous écrase la tête dans ses mâchoires féroces!
Il y a tant de choses à dire, Sylvia, mais j’ai école demain, je continuerai plus tard. Si je suis encore vivante demain. Ce serait vraiment parfait si mon père me tuait cette nuit et qu’on retrouvait cette lettre, toute tachée de sang, sous mon cadavre
THÉSAURUS—ÉTUDE DE VOCABULAIRE
(Je le fais pour moi, pas pour l’école!)
Un craquement inepte te fait sauter les yeux des orbites (AU CUL)
Un craquement comminatoire t’explose dans les yeux comme un train jaillissant de ton conduit auditif vers des œufs sans méfiance
Un craquement corybantique te fait sauter les yeux qui pendouillent (comme un abruti)
Un craquement stygien t’explose les yeux (en plein dans Jeri Hutcheson qui devra prendre des cours à domicile pour toujours)
Un craquement malodorant
Un craquement porcin
Une croupe dipsomane
Un trou à crack sanguin
Une énigmatique souris défoncée au crack
Une fumeuse de crack sanguinaire
Une vile boutique de crack
Une lugubre croûte craquelée…
IMPÉNÉTRABLE CRAQUEMENT!!!!!!!
Chère Sylvia Plath,
Comme vous, j’ai toujours été une fille sensible et déprimée. Depuis que Beth a été emportée par la marée dans Les quatre filles du Docteur March, mon esprit n’est qu’une chambre noire hantée par la mort. Mais est-ce que quelqu’un pouvait ou peut entendre mes sanglots de prisonnière? Réponse: non. Mon professeur de rhétorique, M. Walker («Greg») est un type super, il a 24 ans. Ses mains sont douces et il aime beaucoup vos poèmes—le seul autre mec que je connais qui les aime est mon ami Russ Marcus, il fume des joints dans sa voiture. On traîne tous les jours ensemble sur le parking pendant le cours de socio, et même s’il est hilarant et sympa avec moi, il est quand même populaire. Bon, il y a aussi cette fille un peu plus vieille et déprimée, Marla, dans l’autre classe de rhétorique. Greg dit toujours gentiment qu’elle est sensible et brillante parce qu’elle est déprimée et qu’elle écrit des poèmes pour le journal littéraire. J’ai lu un seul de ses poèmes, ça parlait d’une araignée. Je n’ai pas vraiment compris. Et même si elle va au cours de rhétorique, je la connais à peine parce qu’elle est trop sensible pour participer. Greg dit qu’elle est trop timide et qu’elle ne peut pas supporter grand-chose à part lire Emily Dickinson. C’est vraiment frustrant parce que moi aussi je suis incroyablement timide à l’intérieur, mais il ne comprend pas. On parle de vos poèmes et tout ça, mais je ne trouve rien d’intelligent à dire. J’ai essayé de rendre ma déprime un peu plus voyante, pour qu’il voie que je suis intelligente, mais en gros, je blague toujours avec lui comme s’il était un mec comme les autres, et en plus il est hilarant.
Je voudrais être un peu plus menue et délicate, pourquoi je ris tout le temps alors que j’ai toujours peur de me faire tuer? (Surtout par mon père, mais en gros par n’importe qui.)
Vous savez, j’ai beaucoup réfléchi à ce poème où vous dîtes: «Amour, amour, ma saison.» Je n’avais jamais croisé un homme comme Greg avant, et maintenant que je suis dans ma Saison de l’Amour, vous m’avez beaucoup aidée. Au début de la Saison, j’étais épuisée par la torture. Pourtant, Sylvia, vous m’avez montré combien la souffrance est belle, au lieu de me déprimer encore plus. J’emmerde Emily Dickinson. Même si je ne l’ai jamais lue, je suis au moins aussi déprimée que Marla. Et aussi, sans être méchante, je sais que l’araignée est une métaphore de la tristesse, etc… Mais bon. J’ai toujours l’impression que la poésie est principalement réservée aux connards, ne m’en voulez pas mais j’essaye d’aller au-delà de ça.
Je crois que Greg remarquera la douleur sous mes airs souriants si j’arrive à écrire comme vous. Mais pas si je vous RESSEMBLE, hein? Désolée, ce n’est pas votre faute si vous viviez dans les années 1950, avec ces coupes de cheveux et tout. J’imagine que vous ressemblez à Kristen Scott Thomas, les lunettes en plus. Vous trouvez que c’est superficiel? Moi, je trouve. Ne vous en faites pas, je n’ai pas besoin d’être attirée par vous pour aimer votre travail. Mais ça aiderait. Pas que je sois lesbienne. J’ai juste besoin d’être stimulée visuellement pour m’intéresser à quelque chose. De quoi je parle, je me dégoûte. Je ne réfléchis jamais. T’es MORTE, saaaalope, et ce faux truc de merde est terminé.
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Chère Madame Plath,
Désolée de vous déranger alors que vous ne savez même pas qui je suis, et bien sûr ne vous sentez pas obligée de me répondre, vous devez sûrement recevoir des milliers de lettres d’admirateurs. Mais pourtant, j’ai récemment eu le plaisir de découvrir 1: La Cloche de détresse, 2: vos poèmes. Je me suis surprise à m’émouvoir. J’ignorais qu’il existait un poète aussi supérieur et perceptif que vous. J’ai le malheur d’être coincée dans une petite ville de campagne au milieu de NULLE PART, comme Jane Eyre, où nous n’avons que quatre chaînes qui ne proposent rien d’édifiant. Grâce à vous, j’aime profondément les poèmes et j’en écris, et Madame Gunn, mon professeur de lettres, les trouve assez intéressants, mais ne me prenez pas pour une prétentieuse, parce que je sais qu’ils sont nuls. Je vis entourée de lourdaux qui sont gentils avec moi sauf si je prétends que je les aime bien ou que j’en suis amoureuse, comme Monsieur Jim Tedeschi, par exemple, mais je l’emmerde, c’est un pauvre petit paysan, excusez mon langage, étant d’une nature tempétueuse, je suis souvent sujette à des accès de colère.
Pour aller à l’unique et inintéressante librairie du coin, ma mère doit me conduire au centre commercial en passant par l’autoroute qui s’étend comme une grosse langue noire à travers les horribles champs de maïs. Les gens se réveillent d’entre les morts pour conduire leurs voitures scintillantes comme des cris fracassés lancés à toute vitesse dans la gorge de la folie. Comme vous, je suis mastiquée dans les mâchoires acérées d’infinies pensées morbides. Par exemple, quand j’avais 7 ans, je ne pouvais pas boire dans un verre parce que je pensais qu’il allait se briser et glisser le long de ma gorge, me saignant à blanc. Si quelqu’un lit cela dans le futur parce qu’il rédige ma biographie ou qu’il fouine dans ma chambre pour trouver de fausses raisons de me punir, comme d’habitude, cette partie de mon journal est privée et n’est pas destinée à la publication. Je suis juste en train de penser tout haut parce que je suis malheureusement entourée de zombies qui se fichent complètement de l’inspiration et de la passion et ne s’intéressent qu’à la chasse au faisan et à passer l’aspirateur; qui disent que je suis négative quand je dis des choses vraies, comme quand je dis que les publicités à la télé ne sont que des mensonges et que les gens sont des moutons. Et en parlant de mensonges, je n’écris pas cela parce que je fume des joints, on m’accuse toujours de sentir l’herbe quand je rentre à la maison, ce qui est un mensonge paranoïaque total. Il se trouve que je fume des joints UNIQUEMENT pour des raisons personnelles, et que ça n’a absolument rien à voir avec mes journaux intimes et mes autres projets créatifs.
Je précise que je suis UNE ÉTUDIANTE MODÈLE, avec beaucoup d’activités extrascolaires, comme la fanfare et l’orchestre de jazz, et que je fume des joints d’une façon responsable, à mon habitude, et non comme une criminelle paresseuse qui profite de la société, ni pour une quelconque intoxication inutile, mais plutôt d’une façon positive afin d’AMÉLIORER MA PRODUCTIVITÉ en ralentissant suffisamment mon activité cérébrale pour être capable de rester assise sans être pilonnée par des tonnes de soucis sur les tumeurs et où se trouve mon père.

Mon Dieu, que c’est DIFFICILE, la poésie. Trouver l’expression parfaite des visions qui sommeillent en moi, c’est comme être un petit oiseau qui essaye de creuser à coups de bec le flanc rocailleux du mont de l’éternité. Comment devenir une artiste follement talentueuse, au regard fiévreux, si je ne suis même pas capable de faire une dépression nerveuse? Si quelqu’un voulait bien m’emmener voir un psychiatre comme Sylvia Plath, la vérité derrière mon SOS invisible serait révélée par un EXPERT, PROUVANT ainsi l’existence de cette maison infernale. Mais non. Complètement lessivée par la préparation de l’agenda des passages de l’aspirateur, tu ne vois que les joints. Tu inventes des excuses pour me punir sans AUCUNE raison, ça ne te vient jamais à l’esprit qu’une fille qui ressent si profondément cette vie magique est capable de rester dans sa chambre à longueur de journée parce que, comme tous les artistes sérieux, elle est déprimée, par ce monde plein de tristesse et de mort, par exemple, en commençant par CERTAINES CHOSES DANS CETTE MAISON!!!!!
Je me demande aussi pourquoi cette ou ces personnes croient connaître l’odeur d’un joint, parce qu’il est impossible que certaines personnes se soient retrouvées ne serait-ce qu’à quelques mètres d’un joint. Je suis trop stupide pour savoir que, bien sûr, tu me détestes, parce que je sais que tous tes amis sont toujours saouls pour ne pas affronter le fait que leur existence n’a aucun sens, même s’ils ont une piscine.
Pendant que je vous écris, Sylvia, mes parents se précipitent vers la mort dans leur sommeil, étranglés par les écharpes de l’apathie qui leur enveloppent le nez. Je suis assise sur mon lit, au milieu de tout l’attirail de mon enfance perdue, je regarde par la fenêtre.
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