MOHAMED BOUROUISSA À LA LAVERIE

Mohamed Bourouissa est plasticien. Il a longtemps photographié la banlieue en recréant des scènes inspirées de la peinture classique qui jouaient sur les codes convenus de la vie en cité, et plaisaient beaucoup aux lecteurs de Polka magazine et aux bourgeois de gauche. Là il vient d’équiper les vendeurs de clopes de Barbès en mini-caméras, et a bossé avec un détenu qui se filmait avec un téléphone portable et qu’il dirigeait par textos. Ses vidéos, dont voici des extraits frustrants parce que trop courts, sont diffusées jusqu’au 5 septembre dans le cadre de l’expo « Dynasty » au Palais de Tokyo et au Musée d’art moderne. Et comme il avait une machine à faire avant de partir le lendemain pour São Paolo, nous l’avons interviewé à la laverie. Et c’était bien cool.

VICE : Comment tu travailles ? Dans « Temps mort », ton film avec le prisonnier, je me suis demandé si ce n’était pas totalement mis en scène…

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Mohamed Bourouissa : Ah si si, là tout est vrai !

Mais comment il a pu obtenir un téléphone portable en prison?

Tout circule en prison.

C’est toi qui lui a donné ?

Non, il en avait un déjà.

Et toi tu lui filais des recharges.

C’est ça.

Tu l’as rencontré comment ?

Par un ami d’ami qui était en prison, qui en est sorti, et qui m’a donné le contact de ce mec.

Et tu as fini par le voir ?

Oui, bien sûr. On s’est rencontrés, on se voit toujours… C’est devenu un pote.

Au cours d’une permission ? Ou bien il est sorti de prison ?

Non, il est sorti.

Le tournage a duré combien de temps ?

Six mois. Il était en prison pour cinq ans, et le tournage a eu lieu pendant sa dernière année. C’est long, cinq ans. C’est pour ça que le film s’appelle « Temps mort ». Mais c’est aussi une référence à Booba pour son album « Temps mort », et à un morceau que Booba a fait avec Ali qui s’appelle « La lettre » qui parle d’une correspondance entre eux lorsque Booba était en prison.

Et ton pote, il t’envoyait des films à quelle fréquence depuis la prison ?

Souvent, au moins deux vidéos par jour. C’étaient des films de dix secondes… Ça fait pas énorme. Tu ne peux pas envoyer des gros fichiers par MMS.

T’avais pas peur de susciter de la jalousie en lui envoyant des vidéos de Paris ?

Oui, j’y ai pensé. D’ailleurs quand je lui ai demandé si je pouvais lui envoyer ce type de vidéos, il y a eu un long temps de pause. Mais en fait non, ça lui faisait super plaisir de recevoir des vidéos de Paris. Il était content.

J’ai l’impression qu’à ce moment-là du film, vous entrez dans une sorte d’amitié.

Oui, on commence à devenir vraiment proches.

Un autre truc fou, c’est qu’au fil des mois, il filme de mieux en mieux, comme s’il apprenait à cadrer. Je pense à la scène des chiens…

Ah non, ça c’est moi qui l’ai filmé. Mais c’est ça qui est intéressant ; à un moment donné on ne sait plus qui filme, si c’est lui ou moi. Ce n’est plus important. Les choses se mélangent. À un moment donné il y a une scène d’amour ; on ne sait plus si c’est lui qui met sa main dans son slip ou si c’est mon torse qu’on touche ou si c’est le sien.

Pourquoi tu lui as demandé de faire ça, d’ailleurs ?

Parce qu’en prison il y a un manque, un rapport au désir qui est réel. J’étais étonné qu’il accepte parce que c’est un univers hyper masculin. Mais on était vraiment dans une complicité forte, ce qui fait qu’il a accepté de le raconter. Je crois qu’il l’a fait aussi pour les autres, pas que pour lui. Moi je l’appelle, je suis là avec ma copine, après je vais faire l’amour et lui il va rester là à se masturber. Ce manque est très réel. Dans le film il n’y a pas de bagarres, pas de violence. J’ai censuré tout ça pour garder l’essentiel.

Et d’ailleurs, dans cette scène est-ce que tu as censuré quelque chose ?

Non. Je ne censure pas. Je prends juste ce qui permet d’aller à l’essentiel. Je veux être juste par rapport au propos.

Et les textos ? Je me demandais si tu ne cherchais pas sa complicité en utilisant ce type de vocabulaire…

Ah non, non ! J’écris vraiment comme ça. Ce n’était pas genre « je fais semblant. » C’est plus rapide, c’est tout, d’écrire « et » comme « é ». Il y a des compressions de textes et il y a des compressions d’images.

T’as pas eu peur qu’il se fasse chopper avec le téléphone ? Ça aurait été quoi les conséquences ?

Si, j’ai eu un peu peur. Il aurait pu faire du mitard, et le projet aurait été annulé. À l’époque j’étais au Fresnoy, et je devais rendre quelque chose à la fin de ma résidence et je n’étais même pas sûr de pouvoir le présenter à la fin.

Mais concrètement, comment on fait pour introduire un téléphone en prison ?

Faut leur demander ! Non, tu sais, il y a des gens qui sont gros et qui peuvent le passer dans leur graisse… Et ceux qui ne sont pas gros, ils le placent ailleurs. Comme les barettes de shit. Faut juste avoir les bons téléphones. C’est plus simple en maison d’arrêt qu’en prison. En prison tu peux prendre un ou deux ans de plus sur ta peine si on te prend avec un téléphone.

Dans le film sur les vendeurs de clopes à Barbès, on voit une scène de drague où la fille est gênée parce qu’elle fait semblant d’attendre son copain…

…alors qu’au fond le mec ne lui demande qu’un peu de temps avec elle.

Comment tu as fait pour réaliser ça, techniquement ?

Il y a de la mise en scène. Après le problème du réel et de la fiction, ça ne me dérange pas. L’important, c’est de servir le propos, et le propos ici c’est le lien de ces mecs avec le monde qui repose uniquement sur l’économie. Et le seul moment où il y a autre chose, c’est quand il y a un lien de désir. Et il y a refus. C’est très violent. J’essaie de construire un film avec ces problématiques, et il fallait le mettre en scène, aussi pour des raisons esthétiques. Je posais la caméra sur eux, et ils filmaient les scènes avec leurs propres corps. Je suis resté un mois avec les vendeurs pour les observer. Ils étaient très méfiants au début. C’était super dur. J’arrivais avec mes gros sabots, salut je fais un projet artistique… Ils n’en avaient rien à foutre, ce qu’ils cherchent c’est de se faire de l’oseille et ils sont surveillés par les flics en permanence. Mais il suffit qu’une personne s’ouvre pour que les autres suivent… Aussi je leur ai acheté des clopes pour qu’ils les revendent ensuite, donc ils se faisaient des tunes. Il y avait ce genre de petits trucs, des compromis pour trouver sa place dans tout ça.

Et les caméras ? Tu as fait comment ?

C’étaient des petites caméras que j’ai achetées sur internet, très légères, et que j’accrochais à leur chemise. C’était étonnant parce que les gens ne regardaient pas la caméra ; ils regardent les mains, les tunes, mais ils ne regardent pas là.

Tu dis que tu t’en fiches de manipuler le réel mais en même temps, tu filmes des endroits d’hyper réalité, regardés souvent de façon documentaire. Par exemple, quand tu mets en scène la cité ou Barbès.

Je cherche surtout des émotions, des choses invisibles. Manipuler le réel, ça ne veut pas dire modifier le réel. Après, la question du vrai et du faux, on en parlait beaucoup dans les années 1980 à propos de la photographie plasticienne. Je crois qu’aujourd’hui la question de la fiction ou du réel est dépassée. Ce qui compte c’est le propos.

Oui, l’important c’est la justesse… Sinon ça fait Zone Interdite.

Exactement. Si tu prends La Bombe de Peter Watkins, c’est une tuerie. Je pense aussi à Faces de Cassavetes qui est complètement mis en scène avec des acteurs, mais il n’y a rien de plus réel que ça.

Il y a un truc avec le téléphone portable, c’est que c’est tout de suite associé au témoignage. Ça ne peut pas être faux.

Plus les images sont dégradées, et plus on pense que c’est la réalité, ce qui est complètement paradoxal.

Après il y a d’autres mecs qui ont fait des agrandissements de JPEG, comme Thomas Ruff par exemple.

C’est vrai que j’ai été influencé par Thomas Ruff. À l’époque je faisais des photos super léchées, et quand j’ai vu ses photos j’ai pris une grosse claque dans la gueule. J’aime bien requestionner l’image. La dimension low tech est super importante, et on regarde tous des images de mauvaise qualité, notamment sur internet ; ça crée des écritures nouvelles. Je crois que cette nouvelle dimension peut être utilisée dans n’importe quel champ : audiovisuel, cinéma ou art.

T’avais pas envie de faire un truc sur Tourcoing, puisque tu y habites en ce moment ? (La résidence du Fresnoy est à Tourcoing, NDLR.)

Oui, mais il y a déjà quelqu’un qui l’a fait et qui l’a très bien fait, et c’est Bruno Dumont. Il le fait dix fois mieux que moi. La Vie de Jésus, c’est un film qui tue. Dumont n’est pas un moraliste.

Qu’est-ce que tu penses du clip « Stress » de Justice ?

Je le trouve bien. Moi ce que je n’aime pas, c’est la dimension moraliste des choses. Après ils exagèrent un peu, quand les jeunes tapent les flics, on a envie de dire que c’est plutôt l’inverse qui arrive… Mais le film pousse au questionnement. On ne sait plus si c’est réel ou faux. C’est hyper stéréotypé mais il joue avec ça.

Il y a une dimension sociologique dans ce que tu fais ?

Non. C’est plus une dimension humaine. C’est ça qui m’intéresse. Dans ce que les gens sont, dans ce qu’ils font. C’est ça qui m’intéresse. C’est pas parce que ce sont des vendeurs à Barbès qu’ils n’ont pas des choses à dire, qu’ils ne ressentent pas des émotions et qu’ils n’ont pas un point de vue sur la société. De toute façon, ils ne sont pas intégrés et ils ne sont pas dans la société, donc il ne reste que ça, il ne reste que la dimension humaine.

INTERVIEW : MARIE-ÈVE LACASSE, MATHIEU BERENHOLC & MACIEK POZOGA

PHOTOS : MACIEK POZOGA

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