PARIS – J’AI DONNE MON SPERME

Étant le seul membre de cette équipe de puceaux à avoir prouvé l’efficacité biologique de ma virilité, le rédacteur en chef de Vice France m’a envoyé enquêter sur la crise du sperme qui touche les établissements de don – les Centres d’Etudes et de Conservation des Oeufs et du Sperme – et à cause de laquelle un couple stérile est obligé d’attendre deux ans avant de pouvoir profiter du sperme d’un éjaculateur altruiste. Et quelle meilleure manière d’enquêter que d’aller faire soi-même un don ? Ce que j’ai fait.

Je prends rendez-vous en appelant le centre de l’hôpital Cochin (il y a 24 centres en France dont 3 à Paris sachant qu’un centre arrose son coin et basta) qui me propose de me voir le lendemain. On m’a prévenu qu’il y aurait cinq rendez-vous avant de savoir si mon sperme était éligible. J’en conclus que ce premier rendez-vous sera exclusivement du bavardage et je ne prépare pas de collection d’images porno qui me permettront de ne pas avoir à jeter un œil à la collection locale que j’imagine assez abominable.

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Faute. Ceci-dit, ces cinq rendez-vous me laissent penser qu’il va falloir que je me trouve une couverture sérieuse. Un pote docteur me rassure en me disant qu’à part si je suis un psycho séropositif, j’ai pas besoin de motivations super importantes. LES MECS VEULENT DU SPERME, ils sont pas super regardants sur le donneur. Le sperme, c’est une autre histoire, ce que j’apprendrai à mes dépends 24 heures plus tard.

Le CECOS de Cochin se trouve au sixième étage d’un bâtiment qui ressemble à un vestige de Tchernobyl. L’étage est consacré aux dons de sperme et d’ovules. Autant dire qu’une infirmière qui croise un larron seul dans l’ascenseur sait ce qu’il vient faire ici.

L’interne qui s’occupe de moi n’est pas un canon mais est loin d’être vilaine. Elle me reçoit avec sa chef dans un petit bureau pour m’entretenir sur mes motivations et les conséquences d’un don. Mon rapport à mon sperme (plus qu’une cellule ?) et à la levée de l’anonymat du donneur qui pourrait arriver l’année prochaine à cause des associations d’enfants procréés artificiellement qui commencent à faire chier pour connaître leur père biologique. Je reste assez cohérent, évoque des discussions avec mon psy. M’oppose à la levée de l’anonymat prétextant que je ne donnerais pas si c’était pour vivre avec l’angoisse qu’un putain de fraggle vienne taper à ma porte dans vingt ans en me disant qu’il est mon fils. Je demande combien de temps mon sperme pourra servir. On me dit qu’un don ne servira pas plus de deux ans vu la demande et pour pas plus de 10 naissances afin d’éviter la consanguinité. Le premier test psycho semble passé. On note mes caractéristiques physiques sur une feuille (sans noter que je suis chauve, ce qui est un peu fourbe, mais peut-être fait exprès…).

Les entretiens suivants seront plus poussés et me confronteront aussi à un biologiste qui me racontera un tas de trucs sur la qualité du sperme. Les filles m’annoncent maintenant qu’il va falloir que je donne dès aujourd’hui afin qu’elles fassent des tests de qualité préliminaires. Genre survie après congélation. Wow ! Mais j’ai rien prévu.

Je pourrais compter sur la gêne excitante de l’interne quand elle me raconte la procédure, comme se nettoyer la teub à l’antiseptique, et les mains et encore la teub. Et comment ne SURTOUT pas poser le capuchon de l’éprouvette face contre sol. Me montre les ignobles revues et me prévient que je n’ai qu’à poser l’éprouvette sur la tablette prévue à cet effet en sortant. Elle est adorable. Mais elle ne m’aidera pas.

Il y a un Modigliani de femme nue au mur. J’aime pas Modigliani, ça m’évoque ma grand-mère et ma meuf qui m’engueule parce que je suis un con de pas aimer. Les mag j’en parle même pas. Le truc le plus excitant dedans est un portrait de Mazarine Pingeot. Non seulement cette branlette est la plus aseptisée de l’histoire de la branlette, mais elle est sacrément laborieuse. Je bande mou, j’ai beau me concentrer sur ma roulette d’images mentales habituelles, ça ne monte pas. Ma meuf, mes copines, mes expériences, mes fantasmes, tout y passe, même l’interne en train de me sucer sur qui je finis pas venir.

En chopant l’éprouvette, le bouchon se retrouve par terre. C’est pas comme si j’étais là pour faire les choses comme il faut, j’ai déjà menti tout le long de mon entretien ou presque. Je crache une quantité minime de sperme, vraiment mini éjac super honteuse. Je dépose l’éprouvette et file presque en douce, en oubliant mon sac qu’une vieille infirmière me rapporte. Je suis prêt à revenir deux jours plus tard pour la suite des événements.

Cependant, l’interne m’appelle l’après-midi même pour m’annoncer une bien triste nouvelle : mon sperme n’est pas bon. Il reste trop immobile après décryogénisation. Je pense à Walt Disney et je m’en fous un peu dans un premier temps, ça m’évitera de revenir et je pourrai écrire mon article. Puis peu à peu, la tristesse m’envahit. L’idée de satisfaire un gentil couple plein d’espoir en l’avenir ne me déplaisait pas. Et la tristesse de laisser place à la colère. Plein d’espoir mon cul ! Des égoïstes qui doivent faire appel à quelqu’un d’autre pour satisfaire leurs petits désirs illusoires de reproduction. L’interne m’a dit que mon sperme était très bon pour moi mais pas pour les autres. Pourquoi ? Parce que je suis chauve c’est ça ? Et quand le parti nazi génétique sera au pouvoir, ils viendront taper à ma porte ? Qu’ils aillent se faire foutre tiens, je les attends ! Mon fils cartonne mille fois plus que tous les petits déchets qui viendront chialer parce qu’ils connaissent pas leur papa.

VIRGILE ISCAN

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