
Rita, une Indienne Piripkura, ne parle qu’un portugais rudimentaire. De mon côté, je ne comprends rien de sa langue maternelle, le tupi-kawahib, j’arrive encore moins à prononcer ce nom. Mais, au fil de la première heure que nous avons passée ensemble, on a pu recoller les morceaux de l’histoire du massacre de sa tribu. Tout a commencé une nuit, il y a environ trente ans. Un groupe d’hommes armés de pistolets et de battes en bois a envahi leurs terres. Ces hommes de main sans scrupule, appelés jagunços et employés par des Brésiliens qui convoitaient la terre des Piripkura, ont pourchassé des membres de la tribu de Rita pour leur tirer dessus ou les battre à mort. Son père et une douzaine d’autres, enfants comme seniors, se sont fait décapiter. Sa tante, endormie dans un hamac, s’est pris une balle à bout portant et on l’a jetée sur une grande pile de corps humains en feu. Rita s’est fait violer. Peut-être qu’ils ont juste oublié de la tuer, après. Quand les meurtriers sont partis, Rita a inspecté les environs, et elle en a déduit qu’elle était l’unique survivante.
Rita et moi on était assis face à face dans une hutte en bois délabrée, au fin fond de la forêt amazonienne, quelque part entre les États de Manto Grosso et Amazonas, dans la ville de Colniza. La région est une des plus violentes du pays. Et vu le taux d’homicide de ce même pays, on peut considérer que la ville fait partie des moins sûres au monde. Ah, j’oubliais de préciser que lors de notre conversation, on se trouvait sur le bout de terrain où les amis et la famille de Rita ont été tués.
Au Brésil, les histoires comme celles de Rita sont couvertes par les médias comme si elles faisaient partie de la routine, quand elles ne sont pas purement et simplement ignorées. La vérité, c’est que de tels actes de génocide sont perpétrés dans la région depuis qu’elle a été colonisée par la dictature militaire instaurée en 1964. Les causes des violences commises contre les indigènes brésiliens rejoignent presque toujours les intérêts des connards agressifs et sans âme désireux d’aller à la rencontre de la demande en matière première sur le marché toujours florissant du bois de charpente. Des petits groupes de survivants délogés, à l’instar de Rita, absolument incapables de se défendre en cas de raids arbitraires, se retrouvent à errer dans la jungle comme des fantômes.
Plus d’un an après l’attaque, Rita a été trouvée errant seule dans la forêt. Sa découverte a été le résultat de recherches incessantes menées par la FUNAI, une agence gouvernementale fondée pour protéger les indigènes. Laissée sans options, Rita a été immergée de façon abrupte dans la société brésilienne. Elle n’aurait pas pu être plus mal reçue : dans toutes les villes qu’elle traversait, elle a souffert d’abus, fait l’objet d’attaques de fanatiques. Finalement, on l’a enrôlée comme esclave dans une ferme. Elle était chargée des travaux ménagers et devait fournir des services sexuels. Elle a réussi à s’enfuir et s’est mariée avec un Indien d’une autre petite tribu, et aujourd’hui elle vit une existence tribale apaisée, loin dans la forêt. Rita m’a expliqué tout ça d’une manière douce, la même qu’elle a toujours employée pour me raconter des trucs, au cours des nombreuses conversations qu’on a eues depuis : timide et réservée, mais arborant toujours un sourire poli, pour ne pas dire méfiant.
À la fin des années 1990, plus de vingt ans après le massacre de leurs proches, deux hommes de la tribu des Piripkura, Tucan et Monde-I, ont émergé de la jungle. Ça a un temps intéressé quelques médias. Tucan avait besoin d’assistance médicale. L’infirmière qui l’a soigné m’a dit qu’il « pissait du Coca-Cola » et qu’on avait dû procéder à l’ablation de sa vésicule biliaire. Monde-I s’est impatienté, ou s’est fait emmerder, ou s’ennuyait – les deux larrons sont un peu les deuxième et troisième avènements de John Rambo –, il s’est à nouveau enfoncé dans les fourrés pendant que Tucan se rétablissait. Trois mois plus tard, ça a été au tour de Tucan de disparaître dans la forêt pour rejoindre Monde-I. Donc techniquement, Rita n’est plus la seule survivante de son groupe. Il n’en reste pas moins qu’aujourd’hui, la tribu des Piripkura se compose, au total, de trois personnes.
L’éradication, tout ou partie, des tribus indigènes est très certainement le but ultime de certains fermiers. La tribu de Rita a été sacrifiée parce qu’ils occupaient des terres réclamées par ceux qui trempent dans le commerce du bois de construction – et il y a plein d’autres tribus qui connaissent encore aujourd’hui un destin similaire, pour les mêmes raisons. À moins d’un kilomètre de la ferme où j’ai rencontré Rita, j’ai passé une après-midi avec une famille d’Indiens Kanoe. Purá apprenait joyeusement à son neveu de 7 ans, Bawka, à chasser avec un arc et une flèche, pendant que sa mère, Tiramantu, attachait en silence un bracelet à mon poignet. Ces trois-là sont tout ce qui reste de la tribu Kanoe. Ils partagent un morceau de terre de 2,5 kilomètres carrés appelé Terra Indígena Omere avec le clan des Akuntsu, qui ne dénombre plus que six individus. Popak, l’un des quatre hommes de cette tribu, m’a regardé d’une drôle de façon quand j’ai pointé du doigt une cicatrice sur son dos. Il m’a expliqué qu’il s’est fait atteindre par une balle lors d’une attaque sur sa tribu. Parfois, j’ai tendance à oublier que même si je suis un Brésilien à la peau claire qui ne commet pas de meurtres de masse, je suis quand même un trou du cul.
Le réalisateur Vincent Carelli, lui aussi brésilien à la peau claire qui ne commet pas de meurtres de masse, a passé vingt ans à documenter le massacre des Indiens Akuntsu, accumulant les preuves de la participation des fermiers locaux (parachevées par des témoignages incriminants de travailleurs de ces fameuses sociétés de bois de construction, celles qui ont commandité les meurtres). Le film qui en a résulté, Corumbiara, a été diffusé à São Paulo en mars, et il est probable que ce soit le seul fait réjouissant de cet article. Parce que rien n’a changé. En fait, les choses sont même pires. Depuis qu’il a terminé son film, Carelli a assisté au massacre d’un autre groupe, tellement isolé qu’on n’a jamais pris la peine de lui donner un nom. Une rumeur très largement répandue – et très largement vérifiée – veut que les premières tentatives pour se débarrasser de cette tribu aient consisté à leur fournir du sucre coupé à l’arsenic. Ça n’a pas fonctionné, du coup, pour faire plus simple, on leur a envoyé des jagunços. Le seul survivant de la tribu vit en ermite, seul, dans un trou de la jungle.
« Personne n’a été envoyé en prison – et même pire, personne n’a été inculpé. Pas un seul de ces bandits », nous a affirmé Marcelo dos Santos, l’homme qui, le premier, s’était mis en contact avec la tribu. C’est lui qui a donné l’impulsion des recherches pour retrouver les meurtriers. Santos a subi des menaces sérieuses, et il a préféré ne pas donner les noms des gens qu’il suspecte. Dans les villes voisines, la population est plus loquace : les hommes d’influence locaux Antenor Duarte, Antônio Vilela Junqueira, l’ex-sénateur Almir Lando, et les célèbres frères Dalafini, sont tous suspectés d’avoir participé aux crimes. Comme par hasard, ces hommes possédaient les fermes qui se situaient dans le voisinage direct de cette tribu sans nom.
À Colniza, une ville en proie à la violence dans le nord du Mato Grosso, celle-là même où j’ai fait la connaissance de Rita, j’ai rencontré par hasard Julio Pinto, qui travaille dans le bois de charpente. Son père, Renato, et soixante-dix de ses associés ont passé du temps en prison, accusés, c’est selon, ou bien d’avoir tué, ou « seulement » ordonné qu’on tue les Indiens Piripkura. Fidèles à eux-mêmes, Pinto and Co. estimaient que la tribu de Rita vivait sur leurs terres. Finalement, tous les suspects ont été relâchés, et Pinto m’a dit en me regardant droit dans les yeux : « Je n’ai jamais vu d’Indiens dans la région. » Jamais, comme dans : comment peut-on tuer quelqu’un que l’on n’a jamais vu ? Un des partenaires de Pinto, Luiz Durski, possède également une ferme près du pays Piripkura. Dans une interview qu’il a donnée à São Paulo, il m’a soutenu que le procès instruit contre Renato était une « folie » de la part du procureur fédéral, Mario Lucio Avelar. Après coup, d’une façon assez subite, Durski s’est rappelé qu’il fallait qu’il dise qu’il n’avait jamais vu un Indien dans la région, lui non plus.
Parler de « génocide » pour ces crimes, inculper les coupables et fixer des sentences, les autorités en semblent incapables. Les obstacles ? La peur, les pots de vin, et le fait, tout simplement, que la plupart n’en ont rien à curer. Le système légal amazonien, c’est un bourbier de colonels locaux qui exercent une influence politique. C’est presque impossible de faire appliquer des lois dont tout le monde se fout. Les délinquants sont des bûcherons, des mineurs, des fermiers, et quelques individus qui veulent eux aussi faire partie de l’industrie la plus fructueuse du Brésil. Particulièrement si on ne la regarde pas du point de vue des quelques fantômes qui s’ébattent dans les buissons.
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