Dirty Old Man

Photos: Ben Rayner

On ne va pas trop s’attarder sur la bio du chanteur de The Pogues, parce que vous le connaissez, non ? Si on avait voté au concours de meilleur parolier du XXe siècle, on l’aurait choisi. Ce type est capable de nous faire pleurer en une seule phrase bien tournée. « Ok, mais ce ne serait pas un alcolo doublé d’un junkie occasionnel ? »

Si, bien sûr. Mais ceux qui le prennent pour la vitrine de la débauche à l’irlandaise sont complètement à côté de la plaque. C’est d’ailleurs sûrement comme ça que ce sale petit connard de Walt Disney devait s’imaginer les Irlandais. Et tout ce qu’on a à dire à propos de ses habitudes, c’est qu’elles pourraient malheureusement le tuer prématurément. Qui peut savoir combien de temps Shane MacGowan vivra ? Cette année, il fêtera ses 51 ans. On aimerait qu’il soit éternel.

On l’a rencontré le premier mars dernier, dans la cuisine de sa maison, située dans le quartier de Donnybrook à Dublin. Historiquement, Donnybrook est l’un des coins les plus sauvages d’Irlande, eu égard à la fameuse Foire de Donnybrook, célèbre pour ses beuveries, ses bastons et ses hurlements de Banshee. La Foire a été interdite en 1855 et Donnybrook est maintenant l’un des coins les plus respectables de la ville, mais la légende demeure. Depuis sa cuisine, Shane projette un DVD de folk traditionnel irlandais des années 1960-1970 sur le mur de son salon et chante en chœur sur la musique. Il boit du vin blanc et du gin dans un mug sur lequel il y a écrit « Morphine » et fume joint sur joint. Il termine presque toutes ses phrases par « Tu vois ce que j’veux dire, hein ? » avant de rire d’une façon indescriptible, qu’on pourrait tenter de transcrire par « Iiiiiishshshsh ».

P.-S. : On n’a JAMAIS mis de célébrités en couv’, mais on ne pouvait pas faire le Numéro Histoire sans la tête de cet homme qui a tout vu.


Vice : Salut, Shane. On vient te prendre en photo et parler un peu d’histoire…

Shane McGowan
: Ok, mais alors assieds-toi. Il y a des gens qui diraient que ces appareils photo sont pires que des flingues, parce qu’ils te volent ton âme. Tu vois ce que j’veux dire, hein ? Iiiiiiishshshsh.

Quel est ton personnage historique irlandais préféré ?

Gerry O’Boyle.

Non, lui c’est ton pote. Disons n’importe qui, sauf Gerry.

Eamon de Valera. Il a été premier ministre, président et auteur principal de la Constitution irlandaise. Il avait un passeport américain, sa mère avait émigré aux États-Unis. Elle s’est mariée à un Hispano-américain. On leur a donné un passeport et ils sont revenus en Irlande.

Il a été président pendant toutes les années soixante, non ?

Ouais. C’était un politicien, mais aussi un sacré type. Il avait du goût. Il s’est frotté aux Anglais pendant la guerre civile.

Qu’est-ce qui le rendait spécial ?

Il a fait la même chose que Staline sans pour autant trucider tout le monde, tu vois ce que j’veux dire, hein ? C’était une figure emblématique de l’Irlande. Quand la Seconde Guerre mondiale a éclaté, les Anglais ont demandé l’aide de l’Irlande et il a dit « Va te faire foutre, Churchill, gros bâtard ! »

Excellent.

Churchill répétait : « On a besoin de vos ports », et Valera lui a fait remarquer qu’il contrôlait déjà les principaux ports du monde entier. Iiiiiishshshsh.

Tu penses quoi de Churchill ?

Aujourd’hui, il y a beaucoup de gens qui fustigent Bomber Harris et ce qu’il a fait mais il ne faisait qu’obéir aux ordres de Churchill, qui était un taré, un fasciste et un raciste, un vrai malade. Comme ces putains d’Américains, d’ailleurs. Ils ont complètement détruit Dresde et on a dû la reconstruire, pierre par pierre, pendant 15 ou 20 ans. Les Allemands cachaient leurs trésors les plus précieux sous terre. Tu vois ce que j’veux dire ?

Tu as toujours soutenu l’indépendance de l’Irlande. Quels changements ont amené le cessez-le-feu et le retrait des troupes d’Irlande du Nord ?

Il y a moins de braquages de banques, tu vois ce que j’veux dire, hein ? Iiiiishshsh. En gros, il y a moins d’activité paramilitaire.

C’est vrai. Quoi d’autre ?

Il y a deux, trois petites choses, des enfants enlevés et assassinés, des viols sur des garçons et des filles, ce qui fait que beaucoup de gens ont perdu leur boulot à la paroisse du coin. Iiiiiishshsh. C’était une blague hein, je ne pense pas ça.

C’est drôle parce que c’est vrai. Mais les vrais effets positifs du cessez-le-feu, c’était quoi ?

Le premier truc, c’est qu’on a été débarrassés des Anglais. Et maintenant, l’Irlande a la croissance la plus élevée au monde. L’Irlande, c’est un peu comme le souffre-douleur de la cour de l’école qui, à un moment, dit : « Maintenant, c’est fini, ok ? ». La croissance annuelle du pays est d’environ 3,7 points. L’Irlande a un système éducatif de pointe. Ça s’est pas fait du jour au lendemain, mais c’est arrivé et la croissance continue de grimper.

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      Donc d’après toi, on vit bien en Irlande aujourd’hui.

Écoute, quand on en arrive au point où les gens se plaignent du prix de la pinte, on sait qu’on n’est plus dans la vraie merde.

C’est combien une pinte ici ?

Aucune idée. Il y a trente ans, j’aurais pu te le dire. Environ dix pence.

Quand les Anglais occupaient l’Irlande, quels moments ont été les plus sombres ?

Les trucs comme le Bloody Sunday ou quand ils nous ramenaient les SAS. Tu vois ce que j’veux dire ? C’était pas la fête. Et maintenant, à Belfast, les anciens paramilitaires loyalistes sont devenus des criminels parce qu’ils n’ont plus rien d’autre à faire.

LE PORTRAIT DE NICK CAVE

En discutant dans la cuisine de Shane, on lui a dit qu’on allait voir Nick Cave jouer avec Spiritualized à Londres le lendemain. On savait que ce sont de vieux potes et on a demandé à Shane s’il avait un message pour Nick. Il a fait ce dessin pour qu’on le lui offre. On ne l’a toujours pas donné à Nick, parce qu’en fait, on a l’intention de l’encadrer et de le garder.

Vice : Quand est-ce que tu es devenu ami avec Nick Cave ?
Shane MacGowan :
C’était au Filthy McNasty’s, on faisait un truc pour le NME avec lui et Mark E.Smith, une discussion. J’ai trouvé que Mark E. Smith était un idiot. Il est pas très sympa. Il parlait de l’IRA et ne disait que des conneries.


Quand on est en service actif pendant des années et que tout se barre d’un coup, il faut bien faire quelque chose, non ?

Chaque fois qu’une société change, il y a de la criminalité, tu voix ce que j’veux dire ? Les Anglais avaient leurs bandits des grands chemins. Ils volaient tout le monde.

Est-ce que tu gardes un beau souvenir de la période des « troubles » ?

Il y a le cessez-le-feu de 1964, puis en 1966 il y a la célébration du soulèvement de Pâques, une rébellion des Républicains pour gagner l’indépendance. C’était pas du tout un rassemblement menaçant pour les Anglais. C’était juste une année où les gens commençaient à en avoir marre et ça a débuté à Pâques, avec Nelson qui reçoit sa première pipe. Tu vois ce que j’veux dire, hein ?

Oui, c’est quand l’IRA a fait sauter la colonne Nelson. Pour nos lecteurs français, c’était un monument controversé à la gloire de l’amiral Lord Nelson, situé sur O’Connell Street à Dublin.

L’Irlande, c’est comme le Viêt Nam, non ? Les occupants devaient partir. Ils ont été chassés du Viêt Nam, comme d’ici.

Mais pendant le Viêt Nam, c’était pas John F. Kennedy, un héros irlandais, qui était président ?

Oui, mais Kennedy allait se retirer. Il aurait ramené les troupes et c’est sûrement pour ça qu’on l’a assassiné. Il en avait marre d’être à la botte de l’Armée et de la Navy. Puis Bobby Kennedy a pris le relais et on l’a fait taire avant qu’il ait le temps de faire quoi que ce soit. Il s’est aussi fait flinguer parce qu’il était un immigré irlandais catholique.

L’Histoire n’a pas été sympa avec les Irlandais.

En général, l’Histoire est absolument stupide. C’est remarquable. Mais, le truc, c’est que l’Irlande a la foi et l’espoir. Plus que n’importe quel pays. On vit au jour le jour.

Il faudrait peut-être parler un peu de musique. Tu as vu changer l’industrie du disque ?

Je me souviens de l’époque où je commençais à avoir affaire à des labels. Il y avait des gens très bien comme Chris Blackwell, chez Island. Une époque d’énorme revival culturel et musical. Il n’y avait pas vraiment de fossé des générations en musique. Maintenant, si. Je me souviens aussi des débuts de MTV, on pensait que ça allait faire bouger les choses mais c’est devenu Dire Straits, Van Halen, puis Michael Jackson et tout le reste. Tu vois ce que j’veux dire, hein ?

Tu fais toujours de la musique ?

Bien sûr. Je compose pas vraiment. Je me contente de jouer et la chanson sort, tu vois ce que j’veux dire ? Et j’écoute toujours de la vieille musique irlandaise parce que c’est vraiment puissant.

Est-ce que tu as des blancs sur certaines périodes de ta vie ?

Non, je me souviens de tout. Et j’ai tout aimé—même les sales trucs. Même ça c’était ok.

C’est une bonne façon de voir les choses.

C’est comme l’évolution, tu vois ? Je crois que tout ce que Darwin aura réussi à prouver, c’est que certains trucs sont mieux que d’autres. La vie, c’est comme un film de Groucho Marx. C’est bien de pouvoir créer son propre monde, non ? Tu vois ce que j’veux dire ? Il faut tout accepter, le bon comme le mauvais. Prends les singes et les hommes. Parfois, ils sont un peu différents mais je crois qu’en général, ils sont pareils. Iiiiiishshsh.

Merci à Gerry O’Boyle et Lisa Moorish.
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