Lundi 17 octobre, midi, la nouvelle tombe : il y a une prise d’otage à Paris, le genre de trucs qui n’arrive jamais dans cette ville, où l’agressivité se limite à une bande de gros cons qui te poussent quand t’essaies de sortir du métro. Apparemment, un informaticien au chômage, désespéré, vient de prendre en otage la directrice du pôle emploi du XIème arrondissement et son adjoint. Pire, il revendique d’autres arguments, où il est question de sionisme et d’empêcher la France de s’embourber dans le terrorisme. Toute la rédaction s’excite et décide de nous envoyer au coeur de l’action, à nos risques et périls.
Presque flippées, on s’attendait à voir des mégaphones, des milliers de riverains et des négociateurs essayant de tempérer un taré enroulé dans une combinaison d’explosifs faits-maison. Le scénario ne s’est pas déroulé comme espéré.
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Une fois sur place, on est tombées nez à nez avec des flics qui avaient installé un énorme périmètre de sécurité. On a tenté de les embrouiller un peu en leur expliquant qu’on était « journalistes ». On a même sorti nos fausses cartes de presse. On a fini par trouver un petit attroupement de confrères dans lequel on s’est incrustées. Ils s’acharnaient tous à prendre en photo un mur, 500 mètres plus loin, armés de leurs énormes appareils aux zooms impressionnants. Notre Olympus mju II, acheté 10 euros sur ebay, s’est bloqué au bout de trois photos. Très pro, on a continué notre super reportage avec un Blackberry.
Par miracle, l’appareil s’est débloqué et on a fini par trouver l’endroit où tous les médias s’étaient agglutinés, vite rejoints par tous les passants curieux. Il ne se passait strictement rien. Ce genre de trucs, c’est toujours vachement mieux dans les films américains avec des pacificateurs. Eux, du haut de leur toute-puissante virilité, seraient rentrés direct dans l’établissement et auraient défoncé le mec à coup de fusil à pompe pour finir en apothéose sur une leçon de morale. Mais on est en France, dans la vraie vie, et dans la vraie vie Jason Statham n’existe pas.
Des négociateurs français.
Derrière nous, deux bonnes femmes tentaient elles aussi d’apercevoir ce qui se tramait au loin. Au bout de quelques secondes, on a compris qu’elles bossaient au Pôle Emploi en question. Mais étonnamment, elles n’avaient pas l’air très inquiètes pour leurs collègues retenus en otages. Elles ont continué à faire des blagues sur un dénommé M. Charpy et son péché mignon pour la nicotine, visiblement pas très concernées par le fait qu’il puisse être transformé en viande à tout moment.
Ils ont évacué des vieux du bâtiment. L’un d’entre-eux est peut-être M. Charpy.
Puis, elles ont semblé se souvenir de la situation :
« On m’a dit qu’il avait été reçu par sa conseillère, il a fait son cirque comme d’habitude et puis quand c’est parti en vrille, il a lui même prévenu les médias.
– Les flics ont sûrement été prévenus suffisamment à l’avance, dès que c’est parti en quenouille ».
Un peu plus loin, quelques ados excités (on ne comprend toujours pas ce qu’ils foutaient là et pourquoi ils n’étaient pas en cours) faisaient de leur mieux pour essayer d’amuser la galerie. L’un d’entre-eux a évoqué l’idée de montrer son cul à l’assemblée, à un moment.
« Eh eh ! Apparemment, le négociateur a proposé d’échanger les otages contre des Kinder Bueno », « Eh ! il paraît qu’il aurait des nunchakus ». À 14 heures, personne ne prenait cette prise d’otages au sérieux.
Notre pote l’amuseur a tenu à ce qu’on le prenne en photo.
Et puis, on a rencontré le mec le plus lourd de la terre, le français le plus français qu’on avait jamais vu. Il a tenu lui aussi à expérimenter ses blagues les plus pourries à toutes les gens présents, flics ou civils, qui passaient devant lui : « On peut pas aller à l’ANPE là ? On peut pas ? », « Tu vas où ? À l ‘ANPE ? À L’ANPE ?! » ou « Les mains en l’air ! C’est un hold up ! » Lassé, l’un des flics lui a foutu une gifle, provoquant le tout premier événement de ce très long début d’après-midi.
Cet inconnu a fait un discours pour expliquer où en était la situation. On n’a rien entendu.
Après une heure d’attente, on a appris que le « forcené » s’était rendu. En réalité, ça faisait deux heures que les officiers avaient réussi à le convaincre de ne pas faire exploser les crânes d’êtres humains innocents. Pour couronner le tout, on a su plus tard qu’il avait une arme factice et qu’il avait été très gentil avec ses prisonniers. C’était vraiment la prise d’otage la plus pipée de l’histoire des prises d’otages. On n’a même pas réussi à se faire filmer par les caméras de télévision.
Dépitées, on a mangé un roulé à la saucisse et on est retournées au bureau.
CÉLESTINE ALBERT & NADINE MORÉNO
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