On a demandé à des experts comment la France répondrait aux attentats


La Police monte la garde dimanche 15 novembre dans les rues de Paris. Photo : Bruno Barbey/Magnum Photos.

Les attaques de vendredi à Paris sont les pires que la France a connues depuis la Seconde Guerre mondiale, et les plus meurtrières en Europe depuis les attentats du métro à Madrid de 2004 – qui avaient fait 191 victimes. La population endeuillée se recueille devant des mémoriaux publics tandis que nos responsables politiques promettent une réponse sévère à l’encontre de l’État Islamique, qui revendique les attaques au Bataclan, au Petit Cambodge, à la Belle Équipe et au Carillon, lesquelles ont débouché sur la disparition de 129 personnes. 128 perquisitions ont eu lieu dans la nuit partout dans le pays afin de débusquer les terroristes potentiels ; d’autres suspects ont aussi été arrêtés à Bruxelles. Dimanche, la France a multiplié les frappes aériennes sur des points stratégiques de Daesh à Raqqa.

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Même si les opérations menées contre Daesh vont s’intensifier dans les jours qui arrivent, la guerre contre la terreur n’est pas nouvelle. La France, ayant fait partie de la coalition contre Mouammar Kadhafi, sait comment lutter contre les groupes Islamistes qui se sont multipliés en Afrique de l’Ouest depuis – 3 000 soldats sont encore mobilisés au Burkina Faso, au Tchad, au Mali, en Mauritanie et au Niger. En 2014, la France était le premier pays à rejoindre les États-Unis dans la coalition contre Daesh en Irak ; en septembre de cette année, elle a élargi son champ d’action à la Syrie.

Comment la France va-t-elle s’impliquer, et quelles seront les mesures mises en place sur notre sol demeurent deux questions dont les réponses sont, pour l’heure, encore floues. L’État pourrait envoyer des soldats sur le sol syrien, créer de nouveaux jobs dans la police, fermer ses frontières, organiser des descentes dans les mosquées radicales ou simplement, garder la même stratégie de lutte antiterroriste employée jusqu’alors.

Afin d’essayer d’avoir une réponse à ces questions, nous avons contacté Christopher Chivvis, codirecteur de la Sécurité internationale au RAND et spécialiste des problèmes de sécurité, et Patrick Skinner, ancien agent de la CIA expert en antiterrorisme en poste aux services de renseignements du groupe Soufan. Ils sont d’accord pour dire que la réponse de la France n’a pas été extrême au vu de nos capacités en termes d’armement, et qu’elle se concentrera sans doute plus sur la sécurité intérieure que sur la lutte armée en Syrie.

VICE : Comment devons-nous interpréter les frappes en Syrie et les perquisitions policières de ce week-end – sont-elles alignées sur des mesures de sécurité déjà existantes ?
Patrick Skinner :
C’est une réponse classique. La France recherche un huitième suspect via une sorte de chasse à l’homme, mais ils cherchent aussi un moyen de piéger d’autres suspects potentiels. Il y a eu beaucoup de perquisitions. Cela signifie que les services de police ont beaucoup de monde dans leur radar ; trop, à vrai dire. Ils ont besoin de gens extérieurs aux événements pour pouvoir leur dire « Hey, t’es sur notre radar mec. » Les flics ont trouvé des armes [pendant les perquisitions], ça montre donc qu’ils sont sur une bonne piste ; ce n’est pas pour rigoler.

Christopher Chivvis : Ce n’est pas un changement majeur si l’on observe les réactions françaises face au terrorisme qui ont eu lieu par le passé. Le défi, c’est que l’État français a déjà augmenté les mesures de sécurité intérieure en janvier. La France est assez forte en termes de prévention et d’investigation. En revanche, elle est aussi surchargée depuis Charlie Hebdo ; les services antiterroristes font face d’énormes problèmes parmi la population française. Ajoutez à cela les migrants et vous êtes vite débordés.

Skinner : Concernant les frappes aériennes, c’est plus pour la forme. Les menaces viennent de Raqqa, mais ce n’est pas en bombardant la ville qu’ils auront des résultats. En suivant cette logique, il suffirait de bombarder la France et la Belgique : c’est là que le problème se trouve.

Chivvis : Par le passé, la France s’est montrée capable de répondre rapidement à ce genre de situations. Au Mali, elle a agi avec des forces aux sol et des forces spéciales en plus des frappes aériennes. La question que tout le monde se pose aujourd’hui c’est donc : « va-t-on faire la même chose avec Daesh en Syrie ? »

La France a fait pas mal de bruit ce week-end. Vingt frappes, ce n’est pas rien. Va-t-on maintenir cette cadence ? Non.

La France va-t-elle amplifier ses actions en Syrie après ces attaques ?
Skinner :
Elle a fait pas mal de bruit ce week-end. Vingt frappes, ce n’est pas rien. Va-t-on maintenir cette cadence ? Non. La France va jouer un rôle plus important, mais je ne la vois pas envoyer beaucoup de troupes sur le terrain. Il se peut qu’ils envoient des forces spéciales mais je n’imagine pas que leur rôle changera beaucoup. La France fait partie de la coalition contre l’EI. Le problème a beau venir de Syrie, il est désormais aussi en France et en Belgique. se concentrer plus en Libye, où ils ont des intérêts. Ils vont se contenter de faire ce qu’ils ont toujours fait – à une intensité un peu plus forte sûrement.

Chivvis : La France peut jouer un rôle important en mobilisant des atouts militaires, et un autre encore plus important en fédérant la communauté internationale autour de la lutte contre Daesh. L’armée française peut mettre en place assez de moyens pour créer un support humanitaire le long des frontières turque et jordanienne ; ou de rejoindre les États-Unis afin d’entraîner les Irakiens et l’opposition modérée syrienne. La France ne peut pas organiser une opération d’une telle envergure toute seule. Elle a besoin de l’aide d’autres pays, en particulier des États-Unis. À ce sujet, je n’arrive d’ailleurs pas à comprendre comment ces attaques, aussi horribles soient-elles, aient réussi à convaincre les États-Unis d’intervenir militairement au sol en Irak et en Syrie.

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La France va-t-elle revoir ses mesures de sécurité ou de lutte contre le terrorisme à l’échelle locale ?
Chivvis :
On risque de voir une volonté de renforcer la sécurité aux frontières, et de modifier les mouvements de libre circulation dans l’espace Schengen. C’est un changement significatif dans la pensée française en général ; la France a longtemps été l’avocat de l’intégration européenne. Ces attaques viennent modifier tout ça sur plusieurs niveaux.

En ce qui concerne la politique sécuritaire, la grande question est de savoir si cela va mener à de grands changements dans les ressources utilisées dans la défense et la sécurité par l’État français et les autres pays européens. En prenant en compte les problèmes auxquels fait face l’Europe, il est difficile de penser que ces modifications ne seront pas nécessaires. Cela ne se fera pas en un claquement de doigts.

Je pense que l’UE va devoir lutter pour ne pas réagir d’une manière trop radicale. Ce ne serait pas fou, c’est seulement contre-productif.

Skinner : La France a annoncé que 2 500 emplois allaient être créés dans la police et l’armée. Néanmoins ce n’est pas une question de chiffre, plutôt d’analyse. Jamais vous ne pourrez engager assez de gens pour contrôler tout le monde. Ce qu’il faut, c’est s’améliorer dans le traitement de la menace. En gros, ça veut dire comprendre que tel mec est plus dangereux que tel autre – et agir en conséquence. C’est quelque chose de rationnel, mais ces changements ne prendront pas effet… avant des années [à cause du temps nécessaire à la formation des recrues]. Pendant ce temps-là, le problème empire.

Les attaques auront un gros effet, et risquent d’être négatives pour les réfugiés syriens. Je pense que l’UE va devoir lutter pour ne pas réagir d’une manière trop radicale. Ce ne serait pas fou, c’est seulement contre-productif.

La France a un rôle privilégié au sein de l’OTAN. Comment les attaques vont-elles se répercuter sur la façon dont l’OTAN traite avec l’État Islamique, la sécurité et l’antiterrorisme ?
Chivvis :
Pour l’OTAN, la question qui va d’abord se poser est celle de l’application ou pas de l’article 5 : la clause de la défense mutuelle. Je pense que la plupart des experts de l’OTAN s’accordent à dire que, dans le cas où la France l’invoquerait, il serait légitime. La France a souvent préféré ne pas se tourner vers l’OTAN pour les opérations militaires au Sud. Elle a tendance à consulter l’OTAN pour les questions qui touchent l’Est – les Russes, en gros. Et l’on peut aussi se demander ce que l’OTAN fera en cas d’invocation de l’article 5. On pourrait signer un accord sur l’article 5 sans action militaire. Il y a plusieurs choses dans lesquelles la France refuse de s’engager – une intervention au sol, notamment.

On a beaucoup parlé de ce que la France serait supposément amenée à faire ; mais on n’a pas parlé de ce que la France devrait faire à l’avenir ?
Skinner :
Les actions militaires ont un réel effet. Il n’y a pas de danger d’être renversé, mais en attendant l’EI se prend des balles. Daesh n’ont jamais eu affaire à ce genre de pression militaire. Si la France continue dans cette voie, ça rend la tâche plus difficile pour eux. Mais l’idéologie de l’EI s’est propagée en dehors de leur zone, c’est pourquoi la France va devoir régler le problème de l’intérieur autant qu’à l’extérieur.

La France est donc un pays vulnérable. Elle doit opérer un réajustement de ses lois tout en maintenant ses libertés civiles pour pouvoir tuer la menace dans l’œuf. C’est donc très difficile.

Les services antiterroristes doivent gérer l’extrémisme qui se développe en métropole, à Paris, dans le Nord ou à Lyon. Il y a des endroits en France où les gens sont très mécontents. Il va falloir arrêter des mecs parce qu’ils auront marché en dehors des clous, juste pour pouvoir les faire sortir du système un certain temps. Parce qu’il est clair que ces gens-là pourraient comploter… Mais vous pourriez aussi juste perdre votre temps parce qu’au final, il ne se serait rien passé. Il est très difficile de faire la part des choses à une telle échelle.

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