Drogue

Ne faites jamais la fête avec le Brick Squad


Illustration : Meaghan Garvey

Grâce à mon nouveau statut de rédacteur en chef de Noisey Raps, la rubrique hip-hop du site musical de VICE, j’ai pu côtoyer un tas de rappeurs – ceux qui mènent la vida loca et qui font des trucs que nous, gens normaux, ne ferons jamais. Se bourrer la gueule est une tradition ancestrale pour les musiciens de tous bords mais les rappeurs, eux, ne jouent pas dans la même catégorie. Ils vont jusqu’à inventer de nouvelles drogues puis leur donnent des surnoms mignons genre « hokey-pokey » ou « ptérodactyle ». Vous vous dites : « oh, je pense que j’adorerais le hokey-pokey, ça ne doit pas être bien méchant, hein. » Puis vous apprenez cet autre truc : le jour où vous serez au poste de police pour vous être touché devant une septuagénaire, le rappeur avec lequel vous veniez de devenir « pote » sera, lui, en train de rouler à vive allure quelque part dans le pays, au volant de sa Maybach, entouré de deux splendides créatures, et accessoirement en train de se foutre de votre gueule. Le truc qu’il faut se rappeler, c’est que ces types sont de vrais pros quand il s’agit d’être un enfoiré. Ils se bastonnent à longueur de temps, enchaînent joint sur joint et sont putain de bien payés pour écrire des textes sur tout ça. Essayer d’entretenir une relation amicale avec eux est un truc stupide – et dangereux. Je l’ai appris à mes dépens, avec les membres du 1017 Brick Squad.

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C’était une fraîche nuit d’octobre, et j’avais été sommé de réaliser un reportage sur Waka Flocka Flame et Gucci Mane dans les coulisses du New York Irving Plaza, où ils jouaient ce soir-là. À moins que vous ayez 600 ans ou que vous soyez en prison, vous devez savoir que Waka et Gucci sont deux MC d’Atlanta qui font un genre de gangsta rap local, la trap music.

Quand nous sommes arrivés, tout avait l’air normal. Il y avait un tas de mecs, parce que – malgré toutes leurs tirades à propos de leurs ébats sexuels et de leurs conquêtes – les rappeurs aiment être entre couilles. Comme l’on pouvait s’y attendre, un dense nuage de fumée surplombait la salle et l’on entendait seulement le bruit des bouteilles de Hennessy qui s’entrechoquaient.

En général, je suis déçu quand je rencontre des rappeurs ; ils sont toujours plus sages et moins charismatiques qu’ils n’en ont l’air dans leurs vidéos. Mais Waka et Gucci eux, avaient l’air de deux quarterbacks. Ils étaient vachement imposants. À l’époque, ce n’était que mon deuxième tournage, et avec du recul je me rends compte que jamais je n’aurais dû accorder autant d’importance à mon apparence. Je portais des lunettes en cul de bouteille et un sweat Pendleton à la Bill Cobsy. Ils se sont donc ouvertement foutus de ma gueule.

Mon boss Andy Capper m’avait donné des directives ; je devais sympathiser avec eux, puis tourner des séquences naturelles et spontanées. Le problème c’est qu’au premier regard, j’ai compris que Waka et Gucci n’avaient pas du tout envie de traîner avec moi.

Après de brèves salutations – au cours desquelles j’ai failli briser mon poignet –, les rappeurs se sont regroupés dans un coin de la pièce pour fumer ensemble. Sans moi. Je perdais un temps précieux. Je devais faire quelque chose pour séduire ces types, et vite. Autrement, personne ne m’aurait jamais plus demandé de couvrir quoi que ce soit.

Comme tout le monde dans les coulisses, Waka, Gucci et quelques autres thugs de leur connaissance fumaient de gros joints et faisaient tourner, encore et encore. Pour briser la glace, j’ai jugé bon de leur demander quel type de weed ils s’enfilaient. Gucci m’a regardé avec dédain, a avancé le joint dans ma direction et m’a soufflé : « À toi de me dire. »

Je fume depuis l’âge de 11 ans. Ayant grandi dans un quartier de merde, je maîtrise l’art du toncar, celui de la douille, et je connais même cette merde inventée par les Blancs pour les Blancs, le vapo. Et pourtant, je ne m’attendais pas à de tels effets. J’ai eu l’impression de me faire pousser tête la première dans une baignoire de kétamine. Environ une seconde après avoir tiré sur le truc, je ne pouvais plus formuler la moindre phrase. Andy me susurrait à l’oreille les questions à poser ; j’étais un zombie avec un microphone à la main. Puis vite, le trou noir.

Le seul truc dont je me souvienne, c’est quand j’ai fait un semblant de crise de panique en sortant des coulisses. Andy m’assistait comme on assiste sa mère fraîchement ménopausée après une bouffée de chaleur. Mais j’ai dit à Andy que je ne pouvais pas me défiler et qu’il fallait que je finisse l’interview. C’était une mauvaise décision ; un homme doit savoir déclarer forfait. Cela dit, j’étais sur un gros coup, et surtout, complètement défoncé.

Quand je suis retourné en coulisses, Gucci, Waka et leurs potes me regardaient avec un sourire satisfait. Même les quelques nanas présentes riaient de la situation. Je me suis dirigé vers Waka et je lui ai demandé ce qu’il avait mis dans ce putain de joint. « On appelle ça le gaz », m’a-t-il répondu. Apparemment, c’est un dérivé d’herbe ultra-puissant qu’ils font pousser eux-mêmes. Ce n’est pas pour me trouver une excuse mais, je suis certain qu’il y avait autre chose que de la Marie-Jeanne dans ce truc – peu importe. Petit à petit, j’ai retrouvé mes esprits. Waka a posé son machin, répondu à quelques questions et nous avons même fini par aller faire un tour ensemble. On a passé du bon temps et je sentais que je m’étais enfin rattrapé, comme si fumer leur « gaz » était la condition pour se faire accepter parmi les leurs. Hélas, les bonnes choses ne durent qu’un temps ; Waka m’a dit qu’il était temps de passer « au deuxième round ».

Le truc, c’est que je n’avais aucune idée de ce qu’était le premier round. « C’est quoi le deuxième round ? » lui ai-je demandé. Waka a saisi une énorme bouteille de Hennessy et me l’a tendue. Je l’ai empoignée, j’ai fermé les yeux et bu une grosse gorgée. Quand j’ai rouvert les yeux, tout le monde dans la pièce me fixait. « Je rêve ou tu t’es juste contenté de poser tes lèvres ? » a demandé Waka. « C’est une violation du Man Code. Tu sais ce que ça veut dire ? Ça, c’est ta bouteille, tu dois la descendre entièrement. »

Il était hors de question que je finisse cette putain de bouteille de Hennessy. Vite, tout le monde s’est mis à parier sur moi, et sur ma capacité à la finir en 45 minutes. Gucci a d’abord misé 1 000 dollars. Waka a surenchéri. Avant même que je m’en rende compte, tout le monde – même ces enculés de gardes du corps – jetait des billets sur la table et m’encourageait à boire. La mise est montée jusqu’à 5 000 dollars, mais je n’en démordais pas. Je savais bien que boire autant d’alcool en si peu de temps ne pouvait que me faire crever.

J’ai tenté de rester rationnel et de ne pas céder à la pression jusqu’à ce qu’un pote de Waka me dise : « Je croyais que tu travaillais pour VICE ? » Il avait réussi à me faire croire, l’espace d’un instant, que refuser de boire cette merde pouvait avoir un impact sur ma carrière. Je me suis saisi de la bouteille et j’ai commencé à boire de grosses lampées. Mauvaise idée.

Après plusieurs lampées, le Hennessy passait comme du Sprite un jour de canicule ; je me sentais de plus en plus détendu. Gucci me tapotait le dos comme s’il voulait anéantir mon foie le plus rapidement possible et Waka, lui, me taquinait. Il a fini par me passer le joint en me disant que le seul moyen de finir la bouteille sans vomir partout était de rester high. Encore une fois, mauvaise idée.

J’ai fumé et bu les quatre cinquièmes de la bouteille. Puis : re-trou noir. Je n’ai aucun souvenir de cette soirée. Apparemment, j’ai été querelleur, impoli et je me serais disputé avec des agents de sécurité. J’aurais été jeté hors des coulisses avant même que Waka et Gucci ne montent sur scène. On m’aurait aussi aperçu en train de tituber dans la rue en m’autocongratulant, brassant insolemment une triste liasse de billets. Où l’argent a-t-il fini ? Bonne question. Je me plais à penser que les rappeurs bluffaient et qu’ils ont récupéré leur thune, mais je l’ai peut-être simplement filée à quelqu’un ; ou alors, un infirmier me l’a volée lorsque j’étais étalé ivre mort dans l’ambulance – quelqu’un l’avait visiblement appelée pour moi.

Puis, je me souviens m’être réveillé à l’hôpital Beth Israël à 10 heures le lendemain matin. J’avais une liasse de 300 dollars en poche. J’étais toujours éméché mais aussi totalement aveugle parce que j’avais perdu mes lunettes à un moment de la soirée. J’ai remercié Dieu ; je ne m’étais ni vomi, ni pissé dessus. L’hôpital m’a laissé sortir et j’ai déambulé dans les rues de New York, plissant les yeux afin de distinguer les taxis. Plus tard dans la soirée, après avoir parlé à ma copine, mon boss et mes parents, j’ai pris la décision de ne plus jamais faire la fête avec des rappeurs. Je suis nul pour ce genre de trucs.

Ne manquez pas le premier épisode de Noisey Raps, bientôt sur vice.com

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LA PERVERSION, SELON LES SALOPES DU RAP GAME

J’AI CHRONIQUÉ LE RAP AMÉRICAIN EN 2012 – DÉSOLÉ, CECI N’EST PAS UNE LISTE

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