
Le rap West Coast français n’a jamais marché, pour plusieurs raisons. Premièrement, la west coast en France, c’est la Vendée, la Bretagne et la côte basque. Soit trois excellentes raisons de détester le patrimoine français ainsi que les indépendantistes à béret. Segundo, les deux représentants les plus connus de ce mouvement sont Reciprok et Alliance Ethnik. En plus d’avoir tous deux librement intégré la lettre « K » à leur nom, ce sont surtout deux très mauvais souvenirs du rap positif Fun radio (j’ai jamais trop su pourquoi, mais l’évocation de cette époque me renvoie à une vision pour le moins étrange : un couvre-chef de marque Kangol). Enfin, s’il y a bien une raison pour laquelle le rap français pompé sur Dre et DJ Quik n’a jamais décollé, c’est surtout parce que c’est nul. À 90 %. Pour fêter le grand retour de la colonne Sur Le Terrain, j’ai décidé de m’intéresser aux 10 % restants.
Les premiers français à s’être inspirés du rap californien, c’est Ministère A.M.E.R. Ça n’a l’air de rien comme ça, mais c’était vachement révolutionnaire en 1992, alors que l’embryon de rap français imitait Public Enemy en rappant très vite (et très mal) sur des beats très rapides censés représenter la face sombre des périphéries parisiennes. Ça a donné lieu à Rapatittude et à un nombre assez conséquent de blagues sur Olivier Cachin. Stomy et Passi, eux, se croyaient à South Central et faisaient des double-time un peu maladroits sur des grosses sirènes G-Funk. Tous leurs codes visuels et culturels venaient de Los Angeles : dans chaque texte, on était à peu près certain de retrouver une référence à Boyz N Da Hood, une autre à Menace II Society et une dernière à NWA. C’était la seule manière pour ces mecs d’envisager le hood de LA, et 15 ans après c’est toujours la même pour moi. Il suffit de mater la pochette de 95200 pour comprendre leur amour pour la ville de Snoop Dogg et Jack Nicholson : des jeans bruts, des postures de gangster d’amour thug mais sensible et un gros sticker avec le logo repiqué à la série Beverly Hills. Stomy tentera par la suite une carrière au ciné à la 2Pac, mais finira par jouer dans des films d’action marseillais avec l’équipe de Taxi. Ça lui va plutôt bien.
Quelques années plus tard et alors que Mobb Deep a déjà vrillé le cerveau de tous les rappeurs parisiens, Expression Direkt poursuit la lutte entreprise par le ministère sarcellois. Eux aussi refusent catégoriquement de dire des trucs tristes sur des clavecins et autres pianos, mais préfèrent raconter des conneries par-dessus des basses aussi lourdes que leurs blagues. Ils sont aussi à l’origine de l’exception vestimentaire rap français, qui consistait jusqu’en l’an 2000 à ne s’habiller qu’en survêt’ Lacoste et Reebok Classic. Malgré leur fascination pour Above The Law, ils ont toujours refusé de se saper en Dickies/Converse comme ceux qu’ils qualifiaient de « zoulous », voire même de « pédés » pour les plus malchanceux. Sinon, ils ont créé les meilleurs morceaux G-Funk de banlieue parisienne de tous les temps : « Dealer pour survivre », « La roue tourne » et « Mon esprit part en couille ». J’ai écouté ces morceaux tellement de fois que j’ai l’impression qu’il s’agit en fait d’un seul et même track qui regrouperait toutes les préoccupations d’une caillera en 1996 : business, violence, argent. Aucune trace de meuf et encore moins de baise dans les lyrics, Express D a poussé le délire caillera antisexy hyper loin, jusqu’à dénaturer totalement la musique ultra sexuelle sur laquelle ils rappaient.
Ce qui n’est pas le cas d’autres mecs beaucoup plus portés sur les plaisirs de la chair : Tout Simplement Noir. Ils parlaient de petites meufs créoles érotomanes, du fait de rentrer bourré chez soi et des magasins de cul à Blanche la nuit. Autant dire qu’ils avaient une vie nocturne riche en émotions. Ils ont décliné le concept sous toutes les formes, adjectifs et gros mots possibles, tout au long de leur carrière. Leur rythme de vie se rapprochait beaucoup plus de leurs homologues d’Inglewood. En gros, ils aimaient ne strictement rien branler, se coucher tard avec des filles de petite vie et encaisser un nombre inconcevable de bières. Ils ont aussi assimilé un champ notionnel que peu de rappeurs ont intégré : la drôlerie (les MC indé ironiques blancs ne comptent pas). Le Parano Refré était un putain de mec marrant, le genre de gars avec qui t’es hyper content d’être en cours parce qu’il jette des bouts de gomme sur les nerds et drague la prof d’anglais. TSN, c’est ce genre de rap amical qui fédère les mecs : c’est potache, ça te rappelle ton oncle hyper lourd et y’a toujours une petite odeur de barbecue qui flotte au loin.
Tous les rappeurs westside français d’aujourd’hui sont des descendants directs de l’école Tout Simplement Noir. Il y a certes une majorité de trucs nazes intégralement pompés sur les plus gros clichés californiens (imaginez des Fraggles sous shit habillées en blood avec tresses collées, chemises rouges, bandanas et plein d’autres trucs qui réveillent en moi le sentiment d’embarras), mais aussi des vrais/faux G’s aussi chouettes que les « négros parigots ». Les Sales Blancs, Aelpéacha, MSJ, Dogg Soso font la forme de G-Funk français la plus cool : la même que celle d’il y a dix ans. Aucune innovation dans la manière de produire, très peu dans la manière de rapper (leur vie est une longue vidéo Youtube de Bone thugs-n-harmony), et toujours les mêmes histoires de virées en caisse, de soirées à l’alcool et au joint, et de toutes les meufs qu’ils ont pécho. Sauf qu’ils roulent en Peugeot cabriolet sur le périph’, et non en Impala ‘64.
C’est un style de musique qui est destiné à ne jamais évoluer et à stagner quelque part entre Long Beach et Pigalle dans un espace-temps ralenti où chaque jour on se réveille en 1993.
Dans la vie des rappeurs West Coast français, Eazy-E n’a jamais eu le sida et les meufs sont perpétuellement en minishort. Ils croient en un Dieu weedé qui aurait fait disparaître New York, les nuages, la pluie et toute forme de déprime post-assassinat. C’est dans le fantasme que vivent ces mecs. C’est pour ça que ce rap français lent existera encore quand Dre et Ice Cube auront rejoint Pac six pieds sous terre. Même les cailleras ont besoin de soleil dans leur petit cœur.
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