Quiconque s’est fait virer de The Observer pour avoir pris de l’héro dans le jet privé du premier ministre défonce. Will a beau sortir d’une excellente école britannique, il n’a rien d’un rabaj en tweed. Ses livres ont pour protagonistes une femme qui se retrouve avec un pénis et qui viole son mari (Vice-versa), un chauffeur de taxi qui écrit un livre de harangues délirantes qui seront révérées comme la Bible cinq siècles après (The Book of Dave). Son chef-d’œuvre, c’est Les Grands singes.

Envisager une moustache, ou même un bouc, à son âge, était absurde, il le savait – d’autant que son visage n’avait pas la résolution nécessaire pour cela. Tom avait le menton fuyant et la lèvre supérieure chevaline. Il se tenait dans le faux jour du presbytère de Santa Caterina, dont l’exubérance baroque baignait ses yeux. Dehors la lumière de novembre déclinait, les filaments du soir enserraient les rues étroites de la vieille ville. Dans l’église, il faisait encore plus sombre, une ombre palpable planait entre la nef et les voûtes du plafond. Tout en haut, cependant, des tourbillons d’anges à demi nus montaient vers les coupoles, où les rayons du crépuscule affluant par les petites fenêtres circulaires illuminaient leurs robes pastel et leurs chairs fières.
Les murs froids, les arches austères des chapelles latérales, les puissants piliers qui les soutenaient, tout disparaissait sous un délire ornemental. Des saints combattaient des démons sur les entablements de marbre, des madones allaitaient des enfants Jésus sur des bas-reliefs, des putti brandissaient des boucliers gravés de lions héraldiques. Sur les fresques, les stucs dorés et les mosaïques du sol, les silhouettes géométriques élémentaires se reproduisaient à l’envi, légendées en latin, éclairées par des cierges : aucun centimètre carré n’avait échappé à la torture du ciseau.
Au plus bas de la morte-saison, rares étaient les visiteurs, religieux ou esthètes. Il n’y avait là que Tom, son fils Jeremy et, plus loin, un unique guide aux cheveux noirs touffus qui jacassait devant un couple de touristes corpulents et emmitouflés, accotés au pied de l’autel. Le séjour de Tom ne s’était pas bien passé – il trouvait que la cité antique, de beauté proverbiale, était menaçante ; on voyait ici des truands au teint blême, et de respectables vieillards assis près de cartons de cigarettes de contrebande, avec des tubes à oxygène dans le nez. Ils attendaient la mort – mais de qui ?
À mi-chemin de l’allée centrale, Jeremy était affalé dans une travée. Indifférent à la formidable fête visuelle élaborée autour de lui, le garçon de quinze ans était plongé dans la contemplation de ses baskets, banal assortiment de reliefs bleus et blancs en plastique. Ils ne s’étaient pas bien entendus – ou disons plutôt qu’ils n’avaient pas suffisamment communiqué pour le savoir. Son fils, la moitié d’une paire de jumeaux non identiques, était plus mystérieux pour Tom aujourd’hui que lorsqu’il s’était extirpé des cuisses gluantes de sa mère, battu par son frère dans le sprint obstétrical. La face pâle et plate de Jeremy était plus insondable, ses yeux clairs plus vides. Lorsqu’il lui arrivait de parler, c’était pour murmurer un assentiment qui sonnait toujours comme un refus. Au souvenir de ses propres souffrances quand, au même âge, il avait dû passer une période prolongée avec son père, Tom essayait d’être compréhensif ; et son empathie prenait à son tour la forme d’un assentiment murmuré qui sonnait, à ses oreilles aussi, comme un refus.
Présentement peu attiré par un tête-à-tête avec son fils, Tom se dirigea vers l’autel, puis tourna dans le transept de droite, où la sainte patronne en personne montait la garde, enveloppée dans un linge de pierre et tenant, croisée devant son corps, une pique en or démesurée ; un lustre électrique voisin jetait sur ses traits courroucés une lueur de bordel. Aussitôt l’église, qui l’exaltait encore un instant plus tôt, lui répugna : toute cette chair pétrifiée ! La nécrophilie des siècles ! Les visages sculptés, au rictus figé pour l’éternité, saillaient des murs comme des verrues.
Alors qu’il s’en retournait vers le prie-Dieu de Jeremy, un mouvement dans les ombres le long de l’autel attira son regard, une variation presque imperceptible de la lumière. Tom s’avança vers la balustrade de communion, puis l’enjamba. Le mouvement provenait d’un bouclier, dont l’écusson incurvé était surmonté, comme les autres, d’un lion héraldique satisfait. Un putto le tenait par son bord supérieur, un autre, voltigeant, l’empoignait par en dessous ; ses ailes de mouche géante agitaient l’air défraîchi, répandaient des odeurs de bougie, des effluves de vieux livres moisis. L’effort rosissait son visage : ses petits pieds potelés se démenaient pour prendre appui sur une corniche. « Eh ! dit Tom en s’approchant. Pas la peine de… » Les yeux noirs du putto s’agrandirent pour intégrer Tom, et il poussa une plainte vagissante. Tom le prit dans ses bras, le prit avec l’assurance d’un père, insérant son bras gauche entre les jambes batailleuses pour offrir un support au creux du dos. Le putto replia obligeamment ses ailes, de sorte que Tom put les entourer de son autre bras. Le bébé nu devait être à l’échelle 1,5/1, estima Tom, parce qu’il avait la taille d’un enfant de trois ans mais les formes poupines d’un marmot.
Ainsi qu’il s’était apprêté à le faire remarquer, le bouclier privé de son soubassement ne tomba pas : le jumeau non identique du putto l’agrippait fermement. Tom serra l’enfant trop grand contre sa poitrine et huma le souffle doux qui émanait de son cou exposé : cela ouvrit en lui les vannes d’un immense réservoir de langueurs affectueuses. Le putto nasilla, puis roucoula. Tom enjamba de nouveau la balustrade, cherchant des yeux la forme avachie de Jeremy. « Regarde-moi cet adorable petit bonhomme… » Les mots étaient déjà sur ses lèvres, mais l’adolescent était invisible, le ventre de l’église, cavité croupie, béait devant Tom. Il a dû rentrer à l’hôtel.
Il y avait eu une fine pluie démoralisante ce matin-là, et Tom portait un imperméable. En remontant l’allée centrale, il sortit un bras d’une manche et repositionna le putto de manière à pouvoir boutonner l’imper. Il savait qu’il faisait froid dehors et soupçonnait que la vierge professionnelle, vigilante et lunettée, qui vendait les billets assise sur une chaise en contreplaqué dans le vestibule, s’opposerait à l’enlèvement de l’un des petits assistants de Santa Caterina. L’hôtel n’était qu’à quelques centaines de mètres dans la via Maqueda. Il marchait avec la sollicitude précautionneuse d’un homme portant un jeune enfant : confiant dans son pouvoir protecteur, très attentif, cependant, aux déplacements aléatoires des véhicules, aux zigzags imprévus des piétons.
L’hôtel occupait le premier étage d’un ancien palais. Tom traversa la cour et gravit le large escalier aux marches légèrement érodées et patinées comme les lèvres des femmes séniles. Il décrocha sa clef du tableau de la réception, puis suivit les longs couloirs étroits jusqu’à sa chambre. Là, ayant verrouillé la porte, il déboutonna son imper. Le putto s’était endormi dans son bras berceur. Les cheveux du gros bambin étaient surnaturels, d’une beauté ineffable : noirs de jais à la racine et mordorés à la pointe des boucles, de sorte que l’adorable tête semblait saupoudrée d’or. Tom ne résista pas à l’envie de retourner l’enfant inconscient sur ses genoux afin d’examiner la jointure entre ses ailes et son dos. Il n’y avait pas de raccord : les plumes blanches s’amenuisaient jusqu’à la base de chaque aile, de plus en plus serrées, jusqu’à fondre leur texture dense dans la moire vieux rose de la peau du putto.
Tandis que Tom caressait du bout des doigts cette partie soyeuse, les longs cils du putto papillotèrent et il s’éveilla. Ce fut une merveilleuse transition, sans la contrariété acrimonieuse des sommeils perturbés : le putto s’étira et se releva d’un bond, plantant ses pieds potelés sur les genoux de Tom. Il déploya ses ailes et bomba son ventre rond, doré par la lumière des portes-fenêtres du balcon. Il ouvrit grand ses bras, gazouilla, gloussa, puis sauta en l’air. Il plana quelques instants et revint se poser dans les bras de Tom.
La scène se répéta plusieurs fois : on se lève, on saute, on plane et on revient se blottir. C’était un jeu, pensa Tom, dont il ne se lasserait jamais – bien que son devoir lui commandât de s’inquiéter de Jeremy, de s’assurer que son fils était bien rentré. Mais pas tout de suite, encore un petit moment.

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