Dans la scène hardcore de Cleveland, Tony Erba est une figure de choix. Chanteur de Face Value et de Gordon Solie Motherfuckers dans les années 90, Elba est aujourd’hui leader de Fuck You Pay Me et symbolise à lui seul le son de la « Rust Belt », un endroit tellement désaxé et chaotique de la scène qu’il en devient singulièrement beau. Alors que le documentaire Destroy Cleveland fait les choux gras, on a passé un coup de fil à Tony pour qu’il revienne avec nous sur les racines de la scène et sur les mythes entourant la bande straight edge des années 80.
Noisey : Dans l’univers de Tony Erba, qui est considéré comme le premier groupe hardcore à Cleveland ?
Tony Erba : The Dark ou The Guns. Mais je dirais The Guns parce que ce sont eux qui ont aidé à lancer la scène. Pour moi, le hardcore a toujours été associé à la jeunesse, et les Guns étaient des gamins qui ont d’abord été roadies pour les Pagans. Ils ont représenté la première vague de hardcore traditionnel : rapide, dur, puissant et branleur.
À la fin des années 70 et au début des années 80, il y a avait pas mal de groupes « weirdo » qui se sont retrouvés parrains de la scène hardcore par défaut. C’était le cas des mecs de The Guns ?
Non, ils étaient au courant de ce qui se passait dans le hardcore punk. Ces mecs adoraient SSD et Minor Threat ; rien à voir avec des étudiants en art ou quoi. Le batteur, David Araca, a ensuite rejoint False Hope, un groupe génial qui n’a jamais sorti de disque, juste quelques démos. Ils étaient très importants en ville.
Comment la scène hardcore de Cleveland a évolué après la formation des Guns ?
The Guns ont duré un peu et enregistré un super disque qui n’est malheureusement pas sorti au bon moment : il a vu le jour de manière posthume, des années plus tard. Après leur split, Cleveland a suivi le modèle de nombreuses villes de l’époque. Des groupes se sont séparés ou se sont mis à jouer du metal et puis il y a eu une accalmie qui a duré quelque chose comme un an. Après ça, un paquet de kids qui vénéraient les Guns s’y sont mis. Tu avais d’un coup False Hope, Confront, Outface qui ont inspiré une nouvelle vague de hardcore kids comme Face Value, Ringworm et Integrity. Et puis ça a décliné à nouveau, au fil des époques.
À ton avis, pourquoi la scène de Cleveland n’a pas décollé comme celles de Detroit ou de Washington D.C.?
Les groupes de Cleveland ne bougeaient pas ailleurs. Ils passaient leur temps à sortir des démos, se séparaient tôt et sortaient rarement un album. Il a fallu attendre mon époque, vers 1988/89, pour que les groupes sortent de vrais disques et tournent ailleurs. Voilà la différence majeure, je pense.
Au sein de la scène hardcore des années 80, tout le monde était au courant de ce qui s’était passé à Cleveland dans les années 70 avec Pere Ubu, The Pagans ou Peter Laughner ?
On faisait notre propre truc. Tout ça était perçu comme des vieilleries : même un groupe comme Starvation Army était vu comme un truc du passé. Des groupes comme ça étaient fanés et sous médocs. Ils n’allaient certainement pas soutenir ce que des jeunes types faisaient. Ce n’était pas leurs affaires. Ils avaient été rendus obsolètes par la nouvelle garde.
Qui ont été les premiers à utiliser le réseau hardcore underground pour sortir de la ville, sortir un disque et tout ça ?
Je dirais Knifedance, qui était le groupe Tom Darks, après le split de The Dark. Ils ont sorti un disque, monté une tournée. Je ne sais pas s’ils sont allés jusqu’en Californie, mais ils ont bien tracé la route, ça a dû être eux les premiers à faire ça à Cleveland.
C’est Confront qui a réellement attiré l’attention sur Cleveland à la fin des années 80 ?
Les mecs de Confront et Outface étaient ceux qui traquaient toutes les salles du coin pour organiser des concerts. Personne d’autre ne faisait ça. False Hope s’était constitué un petit réseau, mais c’étaient des stoners et ils n’ont jamais sorti d’album. Vers 1989/90, ils enregistraient encore des démos, poussés par le management de Faith No More. Au même moment, Confront était devenu le meilleur groupe de la ville. Mais pile au moment où ils devenaient gros, ils ont splitté. Ces mecs ont quand même tourné avec Youth of Today ! Confront et Outface ont vraiment été essentiels dans le rayonnement de Cleveland et dans les échanges de tournées avec d’autres groupes du pays.
Confront ont ramené tous les groupes de chez Revelation en ville, par exemple. Les types de Youth of Today se pointaient jusqu’ici pour jouer dans des jardins. Ils ont joué autour d’une piscine, dans la maison de la copine du guitariste de Confront. Ensuite, ils ont fait pareil chez la meuf du batteur. Les membres de Confront et Youth Of Today étaient très proches. Confront a même eu une offre de Revelation à la fin des années 80 mais le groupe pensait qu’ils n’étaient pas encore prêts. C’est dommage, parce que leurs derniers morceaux, qui ne sont jamais sortis, étaient vraiment ce qu’ils ont fait de mieux. Puis ils se sont séparés quand la meuf du guitariste a couché avec le chanteur…
À quel moment tu rentres dans la partie avec Face Value ?
Cleveland est très divisée en terme de géographie. Tu as le East Side et le West Side. La population du West Side consiste surtout en épiciers, barbiers et ouvriers de chez Ford. Dans le East Side, ce sont les fils et les filles des professeurs ou des intellectuels, c’était là que se trouvait l’épicentre de la scène hardcore. J’allais aux concerts quand je pouvais, mais je ne connaissais vraiment pas grand monde. J’avais un groupe en 85 qui s’appelait Lek, une sorte de Cryptic Slaughter du pauvre, on ne jouait qu’à des fêtes. Notre premier vrai concert a eu lieu en 1986 avec les légendaires Sockeye. Ensuite on a joué avec Warzone en 87, et puis je me suis rapproché des mecs de Confront. Mais je n’ai plus eu de groupe jusqu’en 89, au début de Face Value. Il y avait d’ailleurs une division culturelle entre nous, je prenais le bus pour aller aux concerts et voir des groupes, mais je n’ai pu rejoindre le cercle d’initiés que quelques années plus tard.
Donc Lek s’est séparé et il y avait ce groupe qui s’appelait The Bagmen. Leur chanteur s’est tiré et a fini dans un autre groupe, The Spark Monsters. Les Bagmen voulaient que je les rejoigne au chant parce que j’étais plutôt pote avec la bande des straight edge, donc j’ai accepté en leur disant qu’il fallait changer le nom, c’était le pire nom possible ! Donc, on s’est rebaptisés Face Value en mars 89, et voilà.
Et toute la controverse qui entoure Cleveland, ça arrive quand et comment ? Avec Integrity ?
Ça a été provoqué par un seul et unique mec : Dwid de Integrity. C’était un gros négociateur et un manipulateur né, il aurait pu bosser pour n’importe quelle boîte côtée en bourse et se faire des milliards de dollars. Il avait un groupe appelé Die Hard, qui était bien supérieur à Integrity. Puis Dwid a imprimé des stickers pour un nouveau groupe qu’il voulait monter et qui s’appelait Integrity ; il avait imaginé tout ça bien des années avant que le groupe ne soit réellement formé. Les gens se foutaient de lui : « Quand est-ce que ce sticker va donner son premier concert ? » Tu vois un peu ? « Quand est-ce que ce sticker va sortir un disque ? » Parce que tout ce qu’il avait c’étaient des stickers ! Aucun groupe, rien ! Dwid était une sorte de réplique straight edge de Darby Crash et un culte s’est développé autour de lui. Il était charismatique et les gens suivent naturellement des types comme ça. Dwid a été mon coloc à deux reprises, donc j’ai été un témoin privilégié de tout ça.
À un moment, Dwid a réussi à captiver l’attention du chanteur de Confront et l’a convaincu que c’était un dur. Donc on avait ce jeune juif potelé et bien éduqué qui était le type le plus sympa du monde, et tout d’un coup, il voulait qu’on l’appelle « Mean Steve ». Soudainement, lui et Dwid défonçaient des groupes comme Pitbull ou Chain of Strength dans des fanzines. Voilà comment Dwid s’est fait un nom, et c’était encore une fois bien avant qu’Integrity ne soit un vrai groupe ! Le premier concert d’Integrity a eu lieu avec False Hope et Outface, et ça a été complet en un rien de temps avec toutes les conneries que Dwid avait raconté pour faire monter la sauce. Il a débarqué en jogging Air Jordan et avec une bague trois doigts en or. Il poussait tout à l’extrême, et les gens ont mordu à l’hameçon grâce à son charisme.
Je me souviens avoir vu débarqué Integrity dans le New Jersey au début des années 90. Ils avaient amené des gars comme Mean Steve avec eux, et on aurait carrément dit que ces mecs étaient des pompiers volontaires. Ils portaient des jeans délavés à la javel et des chaussures de chantier. Je me souviens que Mean Steve avait pris à partie le chanteur de Release, Rob Fish, qui était là ce soir-là. C’était clair qu’ils venaient là avec une idée précise et ça leur a pété à la face.
C’est juste que les gens à Cleveland les ont brossé dans le sens du poil. Peut-être que leur petit jeu n’a pas pris dans le New Jersey parce que ceux qui y habitaient savaient déjà ce qu’étaient de vrais tough guys, ils allaient aux concerts dans le Bowery à New York. C’était ça le truc marrant avec Dwid et toutes ses conneries. Au lieu que les gens l’envoient se faire foutre, le considèrent comme un bouffon, ils ont succombé à son charme. C’est comme les gens qui traînent dans un bar à la clientèle mafieuse pour profiter de sa réputation.
Donc tu ne te sentais pas proche d’Integrity à l’époque ?
Bien que Face Value et Integrity représentaient Cleveland à la même période, on évoluait dans deux sphères complètement différentes. Je n’ai jamais débarqué dans une ville en gueulant « Qui veut se battre ? Je vais mosher jusque dans ta face ! »
Mis à part l’auto-promotion et le côté branleur, pourquoi crois-tu que le hardcore de Cleveland intrigue autant de gens ?
Premièrement, les groupes sont vraiment bons et ont sorti de bons disques. Deuxièmement, les concerts sont complètement déjantés et sans règles, c’est vraiment organique. Personne n’est là pour dire « Au troisième morceau, je vais jeter des feux d’artifice sur cette meuf qui prend des photos ». Je ne sais pas pourquoi les concerts sont aussi tarés, mais quand ça arrive, on n’essaie pas de les stopper, et on ne s’excuse jamais. On s’en tape.
Fuck You Pay Me sort bientôt un nouvel album sur Deep Six et vous pouvez toujours choper le premier chez Schizophrenia.
More
From VICE
-

MediaProduction/Getty Images -

Robin Williams (Photo by Sonia Moskowitz/Images/Getty Images) -

(Photo by Jim WATSON / AFP via Getty Images) -

Seinfeld (Photo by FILES/AFP via Getty Images)