Jérôme Ferrari est né en 1968. Il sera sacré l’un des plus grands auteurs français. Son troisième roman, Un dieu un animal, sort ce mois-ci. Il sera sacré l’un des plus grands auteurs français. Il est prof de philo. Il sera sacré l’un des plus grands auteurs français. Pendant des années, il a enseigné au lycée international d’Alger. Il sera sacré l’un des plus grands auteurs français. Mais il vit désormais en Corse. Avez-vous découvert le message qui se cache dans le texte ?

La directrice générale lève la main pour faire cesser les applaudissements et elle annonce d’une voix raffermie qu’elle va maintenant remettre leurs trophées aux meilleurs consultants de chaque secteur, ceux dont la chasse aux têtes a été la plus féconde. Elle annonce le nom du secteur, puis le nom du consultant et le nom de la ville dans laquelle il travaille et, pendant que le lauréat rejoint l’estrade sous les applaudissements, le montant des commissions qu’il a fait gagner à l’entreprise. Secteur électricité et climatisation. Magali Bielinski. Magali se lève. Elle a peur de tituber. Elle entend la voix du manager régional qui crie, ouais, ouais, et elle baisse la tête. Elle arrive à l’estrade sans encombre, serre la main de la directrice et prend son trophée, une espèce de statuette qui ressemble à une flèche dorée, et elle va s’aligner derrière l’estrade à côté des autres lauréats. Quand la cérémonie est finie, elle va rejoindre son groupe autour du buffet. Tout le monde l’embrasse et la félicite. Elle se sent plus légère, presque joyeuse. Elle lève la coupe de champagne qu’on vient de lui tendre et elle sourit. Les hommes ont besoin de quelque chose de plus grand qu’eux pour vivre. Peu importe ce qu’est cette chose. C’est une loi aussi éternelle que celle qui administre la course des astres. Pourquoi ne pas s’y plier avec soulagement ? Magali boit du champagne, elle accueille les félicitations avec bonheur et elle savoure le plaisir de se sentir à sa place dans un monde qu’elle comprend et qu’elle n’a plus besoin d’aimer. Un peu plus loin, la manager de secteur éclate de rire très fort, elle se ressert du champagne et elle pose sa main sur le bras d’un homme qui lui parle à l’oreille et lui touche la hanche. Elle est très rouge et ses yeux brillent. Elle s’approche de Magali et lui dit d’une voix tendue par l’excitation, ma chérie, je crois que ce soir, tu auras la chambre pour toi toute seule, si tu vois ce que je veux dire, ça ne fait pas un pli, et elle éclate de rire et rejoint l’homme qui ne l’a pas quittée des yeux. Jamais elle ne l’avait appelée ma chérie auparavant. Ce n’est pas une faute. Savoir être familier, sans complexe, quand il le faut, est le signe d’une personnalité épanouie et sûre de son autorité.
Magali se retourne et tombe nez à nez avec un type qui porte comme elle un trophée et une coupe de champagne. Il lui sourit d’un air complice et gêné. Ils auraient pu prévoir un endroit où laisser les trophées, on a l’air un peu con avec ces trucs à la main, non ? Et Magali en convient, c’est vrai, ils ont l’air un peu con, et elle lui rend son sourire. Il s’appelle Nicolas Rummelhart. Il travaille dans le secteur du gros œuvre. Meilleur secteur que celui de Magali. Chefs de projet, maîtrise d’ouvrage. Des commissions bien plus importantes. Il n’a pas l’air de s’en faire une gloire. Il est gentil et souriant. Il a à peu près l’âge de Magali, moins de trente ans, en tout cas, comme la moitié des consultants présents dans la salle. Ils boivent du champagne ensemble, ils parlent des villes où ils travaillent, de l’ambiance de leurs bureaux respectifs, de la tristesse de la province, ils discutent longtemps sans aborder aucun sujet intime ou personnel et Magali est tout étonnée de ne pas s’ennuyer, le temps glisse légèrement, les sujets de conversation n’ont aucune importance, ce qui compte, c’est de boire du champagne et de profiter de la chaleur d’une compagnie amicale. Ils échangent leurs coordonnées. Il est presque minuit. Magali n’a pratiquement rien mangé. Il lui propose d’aller lui chercher une assiette, s’il reste encore quelque chose à cette heure-ci, mais elle lui dit que ce n’est pas la peine, elle n’a pas faim, elle préfère une autre coupe de champagne. Il n’y a plus de champagne. Magali n’a pas sommeil, elle a encore envie de boire un peu avant d’aller se coucher et il dit, moi aussi, je boirais volontiers encore un coup, il y a bien le minibar dans ma chambre mais le collègue avec qui je la partage est allé se coucher, il était cuit, et Magali se met à rire et dit, moi, je suis avec ma manager mais je ne crois pas qu’elle rentre dormir dans notre chambre, et j’ai un minibar, si tu veux, et il dit qu’il veut bien. Dans l’ascenseur, ils se taisent. Les pointes des flèches dorées oscillent dans le silence. Magali ouvre la porte de la chambre, assieds-toi, pose ce truc dans un coin, je vais voir ce qu’il y a, et elle ouvre la porte du minibar, pas de champagne, il y a de la vodka, du whisky et du Bailey’s, je prends le Bailey’s, si ça te dérange pas. Nicolas choisit la vodka. Magali se laisse tomber dans un fauteuil avec un soupir de soulagement, elle débouche sa petite bouteille de Bailey’s, l’agite dans la direction de Nicolas comme pour trinquer et en boit une longue gorgée. Elle passe les jambes par-dessus un accoudoir, dégage un de ses talons et agite sa chaussure du bout du pied. Elle ferme les yeux, soupire, les rouvre, sourit à Nicolas. Il regarde fixement son pied. Elle peut sentir la brutalité de son désir. Elle espère qu’il n’essayera pas de le dissimuler, qu’il ne dira rien et qu’il se jettera sur elle sans un mot. Elle le regarde, en se répétant très fort, ne dis rien, viens, et ses incantations obstinées envahissent toute la pièce et en imprègnent si fort l’atmosphère que Nicolas se lève et la prend dans ses bras. Il relève tout de suite sa jupe et la touche et la traîne sur le lit et la pénètre sans se déshabiller. Elle se sent avide et exaltée. Il s’astreint à respirer profondément, pour calmer son excitation, il lui passe tendrement la main dans les cheveux, et l’embrasse. Sa langue a un goût de champagne et de vodka. Magali la sent s’agiter dans sa bouche et elle pense soudainement à une tumeur, à un fruit de mer ou à un parasite vorace et elle essaye désespérément de canaliser ses pensées mais c’est trop tard : son désir reflue le long de ses bras et de ses jambes et se condense un instant dans son ventre et, en quelques secondes, il n’en reste plus rien. Elle se laisse manipuler tristement, l’esprit vide, elle se retourne docilement quand il lui demande de se retourner, sa joue frotte l’oreiller, elle sent les coups contre ses fesses et elle s’abandonne au ressac monotone, son corps tangue pesamment, c’est un grand vaisseau mélancolique abandonné aux caprices des djinns de la mer, couvert de lourds coraux, d’algues et de coquillages qui le font pencher vers les abysses, elle est fatiguée et elle sent le goût fade du Bailey’s dans sa bouche qui s’emplit soudainement de salive, Nicolas donne un violent coup de rein, quelque chose se disloque dans le craquement des haubans arrachés, et elle vomit sur l’oreiller. Nicolas se retire d’elle, elle se redresse péniblement et, avant même qu’elle ait eu le temps de penser clairement, non, non, ce n’est pas vrai, ce n’est pas moi, pas moi, une vague déferle et un second spasme la projette en avant, la migraine lui broie les tempes, et elle vomit encore. Elle a si mal à la tête qu’elle ne peut pas bouger, une odeur sucrée d’alcool lui brûle les narines, elle ferme les yeux de toutes ses forces, la voix de Nicolas la fait souffrir, ne t’en fais pas, ce n’est rien, ce n’est rien, et les djinns la prennent en pitié, les abîmes marins s’ouvrent en leurs cavernes secrètes et l’engloutissent enfin avec son humiliation.

Texte extrait de Un dieu un animal, éditions Actes Sud, 2009
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