Portrait de Michael O’Shea
Le nouveau roman de William Gibson, Zero History, complète la trilogie qu’il a commencée en 2003 avec Pattern Recognition et poursuivi en 2007 avec Spook Country.
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Dans ces trois bouquins, Gibson explore le côté obscur du marketing, du monde de la publicité et du lancement des nouvelles modes. Sans surprise, ce qu’on y retrouve est plutôt effrayant.
Le marketing en est arrivé à un tel point de déploiement et d’agression qu’il est assez facile de s’imaginer en tant que victime d’une immense campagne de propagande, un monde dans lequel une bande de petits gars maigres à lunettes décident en permanence de ce que nous voulons. Le petit plus horrible, c’est qu’ils pensent qu’ils sont bien plus intelligents que nous. William Gibson manipule à la perfection ce sentiment, et nous montre une idée tout à fait plausible (et souvent, aussi terrifiante que parfaitement hilarante) de ce que sont les réalités du marketing.
En la personne de Hubertus Bigend, Gibson a créé une sorte de pubard ultime. Il est à la fois puissant et énigmatique, est toujours en quête de jeunes « créatifs » (on en saura plus sur le sens de ce fameux mot à la fin de l’interview), comme un loup est à la recherche d’agneaux. À présent dans Zero History, Bigend s’attaque à une autre création du XXIème siècle, les milices privées. Et pour quelle raison ? Parce que les soldats ont besoin de pantalons. Et en quoi est-ce si fascinant ? Eh bien, dans les mains de Gibson, ça devient une question de vie ou de mort. Il arrive même à nous convaincre que nous nous dirigeons vers un monde où la nécessité de porter des treillis sera aussi importante que le fait de bâtir des frontières le fut à une autre époque.
Vice : Je me sens un peu mal à l’aise là parce que j’ai lu récemment sur votre twitter que c’était un véritable calvaire pour vous que de devoir répondre à des interviews.
William Gibson : Ça viendra plus tard, vers la fin de la tournée je pense. Vous avez de la chance, vous êtes tout au début. [rires] Je vais parler de mon nouveau livre avec vous plus ou moins pour la première fois, et je n’ai pas encore été obligé de changer mon discours pour éviter de me répéter.
Au cours de vos trois derniers livres, vous développez un monde dans lequel le marketing serait un genre de nouvel espionnage. On y retrouve des agents, des agents doubles, des intrigues qui se superposent, sauf que l’intrigue réelle tourne autour de la sortie d’une nouvelle gamme de denim. Cette approche se veut une sorte de satire, ou au contraire, c’est pour vous une façon de mieux traiter la réalité de ce milieu ?
Je n’aime pas les choses strictement satiriques. Les vraies satires ne sont jamais bonnes. Je préfère les choses plus proches de l’exercice anthropologique, scientifique, mais qui sont en même temps dotées d’un réel côté satirique. Le problème avec la satire, c’est qu’elle est souvent associée à l’exagération, à ce point qu’au final, elle devient juste « marrante » et perd de son pouvoir de dénonciation. Cependant d’autres cultures, la britannique en particulier, arrivent à comprendre la satire parfaitement. Ce que j’aime dans la satire, c’est être à la limite du pro et de l’anti, quand on ne sait plus de quel côté le narrateur penche.
L’une des illustrations les plus évidentes entre l’idée de la satire anglaise et la nôtre serait sans doute de comparer les deux versions de la série The Office. On retrouve une forme d’humanité évidente dans la version anglaise. Au contraire, l’américaine pousse le truc trop loin jusqu’à lui enlever toute pertinence et toute forme d’humanité.
Ouais, absolument. Le The Office original est très touchant, terriblement triste. Et en réalité, ce n’est pas que nous ne soyons pas capables de faire la même chose, mais c’est simplement beaucoup plus naturel dans la culture anglaise. Et c’est souvent quelque chose qui effraie les Américains la première fois qu’ils y sont confrontés.
C’est peut-être parce que les Américains préfèrent savoir à quoi s’attendre avant de s’aventurer dans quelque chose. Ils n’aiment pas qu’il y ait confusion sur le genre ou même sur l’intention première.
Je crois que je me sens fonctionnellement incapable de rester absolument fidèle à un genre ou à un autre. Parfois je me sens mal pour le mec seul dans un aéroport en train de lire mon bouquin alors qu’il voulait juste un Ludlum ou un Clancy. Ils prennent un avion pour l’autre bout du monde et tout ce qu’ils ont sous la main, c’est un livre pourri qui parle des designers de jeans.
Oui mais en même temps dans vos trois derniers livres, on retrouve des éléments du roman d’espionnage classique. Même des snipers et des tueurs à gages.
Il y en a, oui. Ça n’aurait pas été juste de ne pas respecter le quota de classiques du roman d’espionnage.
Mais bien entendu, il n’y en a toujours pas assez pour les gens qui préféreraient lire un bouquin de Lee Child.
J’adore l’idée d’un truc qui navigue sur plusieurs eaux, à la frontière du livre d’espions classique et quelque chose qui parle de la mode, du marketing, ou quoi que ce soit d’autre.
Vous avez utilisé le terme « anthropologique » il y a quelques minutes, que je trouve très pertinent par rapport à votre approche de la culture dans vos livres.
C’est juste que j’essaie d’établir des relations entre mes livres et des domaines dont je suis plus ou moins éloigné.
Oui mais en effet, des choses comme le marketing affectent nos vies à tous de manière terriblement profonde.
Oui. Nous vivons tous avec. C’est notre culture qui nous y pousse. Et cette idée se transforme en des émanations de plus en plus vertigineuses d’elles-mêmes. Ça revient à dire que de nos jours, l’entrepreneur le plus en vogue est celui qui propose des solutions marketing à des boîtes qui proposent des solutions marketing à d’autres entreprises qui ont besoin de solutions marketing. [rires]
C’est terrifiant, et ça me rappelle immédiatement le personnage principal de la trilogie : le génie du marketing Hubertus Bigend. À la fin de Zero History, vous le décrivez presque comme un méchant des films de James Bond, et c’est un truc auquel j’ai aussi pensé. C’est à l’évidence une autre sorte de méchant, mais il partage un ADN commun avec eux. Cependant, il existe aussi une zone d’ombre chez ce personnage, puisqu’on ne sait jamais s’il s’agit réellement du mal absolu.
Plus l’histoire avance, et plus il ressemble en effet à un méchant de James Bond. À ceci près que les méchants des James Bond n’ont aucune profondeur émotionnelle. Il n’existe qu’un type de choses bien particulier dans le monde enfantin et à sens unique de Ian Fleming.
Ouais.
Et dans le monde tout aussi enfantin de William Gibson, le méchant des James Bond peut ressentir toutes sortes de choses contradictoires. [rires] Il peut aussi bien prendre gentiment soin de sa mère jusqu’à sa mort et être en même temps persuadé de tout connaître et de pouvoir faire tout ce qu’il désire. Puis il est capable de tout gâcher juste après, et de se faire avoir par un de ses propres employés.
Et Bigend est aussi capable de tout rationaliser, de se dire que la défaite fait simplement partie de ce qu’il appelle « le processus ».
Eh bien, quand il est arrivé dans ma tête alors que j’écrivais Pattern Recognition, je ne pensais pas qu’il allait devenir aussi important. Je pensais juste qu’il allait apparaître à un moment, qu’il allait donner une carte de crédit et quelques conseils ésotériques au personnage de Cayce, et disparaître par la suite. Mais il a fini par prendre une place démesurée. C’était presque comme si je n’avais pas eu besoin de l’inventer. Il n’a fait que grandir depuis son entrée et j’ai fait en sorte que son monde ne fasse que de s’étendre et de prendre plus place au sein de l’histoire.
Dans Pattern Recognition, Cayce Pollard était littéralement allergique aux logos des marques. Et dans ce livre de même que dans Spook Country, Milgrim vivait dans une sorte de bonheur grâce à sa méconnaissance des marques. Puis Hollis Henry est alternativement attirée et repoussée par le exigences du marché, et cherche à ce que Bigend l’implique dans ses plans. Ces personnages sont les héros et les héroïnes de vos trois derniers livres – des gens qui entretiennent des relations compliquées et antagonistes par rapport au monde du marketing. Est-ce comme si toute forme d’héroïsme pouvait être liquidée dès qu’elle s’approcherait du marketing et de la publicité ?
Ce n’était pas vraiment mon intention au départ. C’est venu en écrivant. Il aurait juste été plus difficile pour moi de m’identifier à un personnage qui n’aurait pas été… pas forcément antimarques, mais au moins, sensible et pas immunisé à la publicité en général.
Je vois.
On est forcément immergés dans toutes ces choses. Mais je n’ai pas l’impression qu’elles ont forcément beaucoup d’effet sur moi quand je marche dans la rue. La plupart de mes amis ne se sentent pas affectés non plus. Quand je sors de chez moi et que je tombe sur une grande affiche Prada, je ne me dis pas « Oh, il faut que j’aille me procurer ce truc tout de suite ! ». Pour des raisons extrêmement complexes, je n’irai jamais acheter un truc chez eux. C’est juste que ce n’est pas quelque chose que j’achèterais. Mais c’est certainement plus drôle et plus simple de traduire ce sentiment antipublicité par une sorte de pathologie avancée. Je ne sais pas si je le regrette vraiment, mais je trouve que la pathologie de Cayce n’est pas tout à fait cohérente dans le déroulement de Pattern Recognition. Le texte dit qu’elle est allergique aux logos et qu’elle a une phobie pour certaines formes, notamment celle du bonhomme Michelin. Mais il est également dit qu’elle est plus encline à vomir quand elle voit une publicité pour Tommy Hilfiger. Donc, je crois que je me suis un peu planté. Mais c’était parce que je m’amusais en écrivant et que je n’ai pas voulu intervenir « raisonnablement » de peur d’enlever au texte cet effet fun.
Ça fait quelques années que j’ai lu pour la dernière fois Pattern Recognition, mais je m’en souviens assez bien. Si Cayce avait réellement été allergique au spectre entier de la publicité, elle n’aurait jamais pu sortir de chez elle. Elle n’aurait même jamais pu ne serait-ce qu’ouvrir les yeux. C’est comme si vous lui aviez donné des allergies spécifiques qui ne se manifesteraient que grâce à des formes particulières de marketing. Plus tard dans Zero History, vous évoquez le concept de « marques secrètes ». Qu’est-ce que vous entendiez par là ?
Je crois que ce sont les Japonais qui l’ont créé en premier. Ils l’ont compris très vite. C’est un monde dans lequel vous pouvez acheter n’importe quoi. Si vous voulez sortir et dépenser votre argent dans des choses très chères, vous pouvez probablement le faire à Kansas City ou dans le Nebraska. Vous devez juste trouver un supermarché, entrer et dépenser votre argent. Si ce n’est pas le cas, vous pouvez toujours le commander online. Donc nous en sommes à un point où l’idée de luxe s’est finalement fait doubler par sa nouvelle ubiquité. Quand vous allez dans une ville comme Tokyo, le premier truc que vous voyez c’est que plein de types portent les mêmes fringues. OK ils ont tous un pantalon qui vaut le prix d’une voiture, mais n’empêche qu’ils ont tous le même. Donc l’idée originale du luxe s’est évaporée. L’idée des marques secrètes, c’est de dire « Peut-être que tu as beaucoup d’argent, mais tu ne peux pas avoir ce truc précis parce que tu n’as pas la bonne information ». Et grâce à ça, l’idée d’exclusivité revient. Et il ne s’agit même pas de dépenser beaucoup d’argent pour les avoir. Ça marche parce que ça donne l’impression aux gens de s’investir pour dénicher la perle rare.
C’est une connexion plus intime avec le produit.
C’est une connexion plus intime dans le sens où dans la vie, ou parfois même dans la fiction, les happy endings sont vraiment « happy » quand vous décidez d’être dans les crédits à la fin [rires]. Si vous suivez le boss d’une marque secrète pendant assez longtemps, vous verrez qu’il arrivera toujours un moment où il devra soit vendre sa boîte à une multinationale, soit devoir continuer en indépendant, mais au final, il n’aura jamais beaucoup d’argent. Ou alors, comme souvent, ça peut être une combinaison des deux, dans laquelle le boss de la marque secrète se fait racheter par un gros groupe mais continue de bosser dans la boîte.
En tant que consultant, directeur créatif, ou un truc du genre.
Voilà.
En dix ans de boulot dans les médias, j’ai dû rencontrer des gens du marketing bien plus de fois que je ne l’aurais souhaité. Je me souviens qu’au début de Zero History, Bigend balance des termes marketing à Hollis – des trucs du genre « transmission de la vision de la marque », « activation de nouvelles tendances », « reconnaissance du marché de la jeunesse ». Et il conclut en disant « les consommateurs n’achètent jamais autant que la narration ». Tous ces trucs sont tellement proches des termes marketing de la vraie vie. J’ai failli faire une crise d’angoisse en le lisant. Vous avez fait des recherches, ou ces termes sont tellement courants qu’il est facile de mettre la main dessus ?
Je suis plutôt très bon avec Google. Je sais comment trouver ce genre de trucs. Mais j’ai aussi assez d’expérience dans le vrai monde et je pense être capable de distinguer le vrai du faux. Les choses qui me touchent sont souvent des trucs complètement et incroyablement prétentieux, et après il me suffit de les mettre dans la bouche de Bigend avec ce qu’il faut d’inhumain pour enjoliver le tout.
Vous pensez que toutes ces merdes marketing suivent l’actualité de la culture ? Voire même, la créent ? Ils ont pourtant tendance à s’autoproclamer « créatifs ».
Je me dois d’être particulièrement précis par rapport à cette question. Est-ce que la très connue marque J.Crew a inventé quoique ce soit de nouveau ces dernières années ? Est-ce qu’ils essaient au moins de poursuivre l’esthétique sur laquelle ils basent leur succès ? [rires]
Vous voulez dire, toutes ces fringues pour les WASP bronzés de la middle-class américaine ?
Oui. Ça ne va pas nécessairement toujours dans cette direction, mais oui ils ont ça en stock. Ils font aussi du denim, de l’imitation workwear des années 1940 et des trucs militaires. Ce sont des choses que j’ai portées toute ma vie et sur lesquelles il me semble connaître pas mal de choses. Et lorsque j’arpente les rayons de J.Crew, je me rends compte qu’aucun produit de leur gamme n’est aussi résistant que les choses qu’ils copient. Ce n’est que du simulacre. C’est comme s’ils faisaient une reprise d’un illustre chant traditionnel américain. Ça me fascine parce qu’il n’y a aucune valeur ajoutée à une autre marque traditionnelle telle que Ralph Lauren par exemple. Ce sont eux qui l’ont réellement inventé.
Le pantalon militaire autour duquel tourne l’intrigue du roman a beaucoup de similitudes avec le jean. C’est très fonctionnel et associé aux idées de l’Americana. À un moment, Bigend dit que les militaires sont à l’origine de la création des marques, et un autre personnage lui rétorque que les militaires se retrouvent « en compétition avec leur propre produit historique, le streetwear ». Par la suite, vous comparez les civils qui portent des vêtements militaires à une forme de cosplay, et vous mentionnez également le terme militaire « gear queer », qui fait référence aux personnes en dehors du service qui aiment s’habiller comme s’ils étaient des soldats.
Le terme « Gear Queer » m’a amusé la première fois que je l’ai entendu. C’est historique. Certaines de ces choses qui sont devenues des motifs classiques, mythiques viennent de l’après-guerre, des années de victoire avant que la Guerre Froide ne surgisse. Ça n’a duré que quelques années. C’est la période de la culture américaine dans laquelle les japonais ont piqué leurs références iconiques, ce qui est plutôt intéressant si l’on considère que c’était la période où on occupait leur pays.
Donc c’était la première période du fétichisme de l’habit militaire.
Ensuite, ce fut le déclin. Il subsiste aujourd’hui dans certains motifs du streetwear.
Et dans la précision quasi-militaire de la publicité.
L’industrie contemporaine de l’habillement est vue comme une espèce de guerre qui se chevauche dans certains cas avec de réelles guerres. Et ça prend une telle ampleur que ça peut être une affaire de vie ou de mort pour certaines personnes.
C’est précisé presque littéralement dans Zero History. C’est de cette façon que nous avons entamé notre conversation: l’idée de traiter la mode et le marketing comme une forme d’espionnage qui occasionne la réelle possibilité de perdre la vie. Mais quand je vois des vêtements militaires portés comme du streetwear, la première chose qui me vient à l’esprit est l’usage contre-culturel d’un vêtement tel que la veste militaire. Ça remonte aux activistes contre la guerre du Viêt Nam – ainsi que les vétérans de retour au pays qui ont pris part aux manifestations – jusqu’aux métalleux qui fumaient des joints sur le parking du lycée. Mais désormais, le streetwear militaire semble plus s’adresser au type du genre soldat privé ou appartenant à une milice. Je me demande si tout cela est lié à la privatisation du travail militaire aujourd’hui, et le sentiment que tout le monde peut devenir soldat.
Oui, je pense que c’est possible. Si quelqu’un porte ne serait-ce qu’une pièce militaire très sophistiquée, je suis directement méfiant. Je vais changer de trottoir, même s’il est possible que ce ne soit qu’un type qui rêve de décrocher un job en tant que ninja de supermarché. Je pense que les gens mettent ces trucs parce qu’ils s’imaginent que les autres pensent qu’ils portent un flingue sur eux. Et c’est vraiment débile, à beaucoup de niveaux. Surtout s’ils portent réellement un pistolet. Donc oui, c’est une étrange aberration.
Ce qui est intéressant à propos de cette idée dans le livre, c’est le fait que le seul vêtement qui sauve la mise soit un t-shirt. Vous l’appelez le t-shirt le plus laid du monde. Il est conçu de façon à brouiller l’identité de celui qui le porte, afin de lui éviter d’être repéré sur des vidéos de surveillance. Il y a le personnage de Garreth, qui est une espèce de mec badass quasi-militaire, qui a un peu peur de ce t-shirt parce qu’il est « mauvais de connaître son existence » et qu’il est « trop profond ».
S’il existait vraiment, ce serait juste dommage de savoir qu’il existe. Il offre l’invisibilité virtuelle – l’invisibilité sur vidéo. Il ne pourrait pas y avoir d’enregistrement de tes actes. Cette idée marche très bien dans le contexte de Londres, qui est un périmètre très connu pour être particulièrement surveillé.
Vous êtes vous inspiré d’une chose réelle pour ce t-shirt ?
Seulement dans la mesure où sa description est directement sortie sans le moindre effort de la bouche de mon collègue Bruce Sterling [rires]. J’ai totalement oublié la version que j’en avais, mais je lui ai demandé de l’aide. Il m’a dit « Tout ce dont tu as besoin, c’est d’un t-shirt très laid ». Cette idée lui est venue spontanément, car il supposait que le Graal absolu de l’industrie de la vidéosurveillance était l’identification faciale. Il m’a expliqué « Ils te diront qu’ils travaillent dessus, mais ils en ont déjà – et de toute façon ils ne te diront pas exactement ce qu’ils font ». Il s’est mis à débiter un flot de paroles sur comment tout ça pourrait marcher. Et je lui ai répondu « Merci mec, je prends ». Mon expérience avec Bruce démontre que s’il peut imaginer un truc pareil aussi facilement, il est possible que cela se rapproche de ce que quelqu’un fait déjà. Est-ce que vous avez vu sur Internet, ce type qui réussit à faire des formes avec ses poings que les systèmes de vidéosurveillance reconnaissent comme des visages ?
Non. C’est complètement fou.
Je pense que je l’ai tweeté à un moment. C’est vraiment extraordinaire, ça ressemble à un tour de magie pour amuser les enfants. Mais c’est aussi possible de s’en servir directement face à une caméra qui pensera « Vous êtes une personne », pensant qu’elle a ciblé votre visage. C’est une des choses les plus proches du t-shirt de Zero History que j’ai pu voir.
J’aime bien le fait que dans Zero History, Twitter soit employé comme un dispositif de communication secrète. Comment utilisez-vous Twitter ?
Je suis moins de cent personnes. Je l’utilise comme un moyen de rester en contact quotidiennement avec mes amis. Pour moi, le reste est juste un agrégateur extrêmement puissant de nouveautés. J’ai choisi de suivre des gens qui adorent donner des nouvelles et qui sont très actifs. Et au final, ça constitue la plus grande part de nouveautés à l’état brut, diverses et amusantes de toutes les sources auxquelles j’ai accès. De temps en temps, je regarde très vite – sans cliquer dessus – les trending topics, et je me dis « Oh, beurk. C’est horrible. C’est épouvantable ».
Du style #Heidi Montag et #LadyGaga.
C’est l’opposé de la nouveauté. C’est juste ce qui patauge dans la boue du lieu commun.
C’est le fluide visqueux de la culture.
Oui. Tu peux choisir de nager dedans, ou t’asseoir sur un nuage de vaporisation prismatique de nouveautés triplement filtrées.
Il y a eu une conversation récemment sur votre Twitter dans laquelle vous examinez l’idée des gens qu’on décrit comme étant « créatifs ».
Ça peut soit être de la satisfaction personnelle ou bien venir de la part d’un Google translator incroyablement inexact.
Il semblerait que les gens dans le marketing comme Bigend utilisent le terme plus que n’importe qui d’autre. Ce terme apparente vraiment les gens à de la marchandise. On dirait qu’il parle de bois à brûler ou un truc du genre.
Il y a une espèce de fourmi qu’on trouve dans certaines colonies qui ne fait que manger. Les autres fourmis la nourrissent, et son ventre enfle jusqu’à devenir une sphère parfaite. C’est comme un réservoir de nourriture vivant. Ces fourmis sont appelés « replètes ». Le terme « créatifs » me fait penser à ça. À l’image d’une colonie de fourmis humaines, le mec à son bureau produit de nouvelles idées [rires]. Mais il ne produit pas de nouvelles idées comme le ferait un scientifique. Il y a autre chose qui se passe. C’est une histoire de génotype qui donne la chair de poule.
En faisant simple, à quoi se réfère le titre « Zero History » ?
Le titre se rapporte à la condition du personnage de Milgrim qui se retrouve endetté après une décennie d’addiction à la benzodiazépine. Sans possession d’une carte de crédit ou d’un numéro de téléphone, il devient une espèce de fantôme mythologique. Une non-personne. « Zero History » est ce que pourrait répondre un policier si on l’appelait pour lui demander « Je veux savoir tout ce que vous avez sur ce type ». Il serait contraint de répondre « Zero history ».
Je me demande si « zero history » est un style de vie qu’on pourrait désirer avoir.
Je pense que ce serait une condition plutôt difficile. Mais ce qui est intéressant, c’est de savoir que ce style de vie est possible. C’est captivant. Dans 20 ans, ce sera vraiment étrange de connaître les gens dont on ne pourra pas chercher le nom sur Google. Avant, les gens dont on trouvait le nom sur Google étaient d’une certaine manière en vue dans l’industrie digitale. Maintenant plus ça va, plus on peut googler le nom de n’importe qui. Qui sera introuvable sur Google ? Les Amish ? Est-ce qu’une religion décrètera un jour qu’être trouvable sur Google est une chose sale ? Du genre, il ne faut laisser aucune trace sur le net…
Si on souhaite être dans un état de grâce.
Exactement.
Une dernière chose : je trouve que c’est intéressant quand Garreth dit que le terrorisme concerne presque exclusivement les marques. Pouvez-vous m’en dire plus sur le sujet?
Il parle d’une de ces théories sur la guerre asymétrique. Ce qu’on appelle terrorisme est constamment de l’ordre de la guerre asymétrique. Prenons un petit groupe de gens sans la moindre réputation qui commence à faire sauter ou assassiner discrètement les membres d’un grand groupe, comme un gouvernement, un Etat-Nation ou une race entière. Ce groupe ne parviendra pas à son but et s’attèlera à un autre objectif. Ils tuent des gens, puis s’occupent de leurs relations publiques. « On vient de bombarder votre centre commercial. C’était nous ». Ensuite le groupe, ainsi que certains mecs, des connards d’arrivistes qui sont partout appellent les infos en disant « On l’a fait! On a bombardé le centre commercial ! ». C’est le moment où le vrai groupe fait intervenir leur RP qui va dire « Non, ils disent de la merde. C’est NOUS qui avons bombardé le centre commercial ». C’est l’ampleur possible de la marque. Les terroristes les plus effrayants sont ceux qui accompliront des choses effroyables, sans appeler qui que ce soit. Genre la marque secrète du terrorisme. Ce serait vraiment terrible parce qu’on n’aurait aucun moyen de les retrouver.
De plus, la première question qui vient après un acte terroriste, c’est « Pourquoi ? » Avec ces types, il n’y aurait même pas de pourquoi.
Oh, je n’ai jamais à pensé à ça ! C’est à la fois effrayant et intéressant. Bien joué. Je prends note.
INTERVIEW DE JESSE PEARSON
Zero History est disponible depuis le 7 septembre aux éditions Putnam.
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