Une famille irakienne

Photos : Cyrille Weiner
À Bagdad, Mohammed Yahya était fixeur. Comme Hussein Hannoun, fixeur de Florence Aubenas kidnappé en 2005, Mohammed a pris d’énormes risques pour aider les journalistes français à faire leur boulot. Il y a quelques mois, Mohammed, sa femme et ses deux enfants ont dû quitter Bagdad pour Paris afin d’échapper aux gangsters qui ont tenté d’enlever son fils Haitham.

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J’ai dû quitter l’Irak à cause des menaces qui pesaient sur ma famille. Un jour, le principal de l’école de mon fils m’a téléphoné et m’a dit: «Ils ont essayé de kidnapper Haitham». C’était le premier signe de danger. Les six mois suivants, j’ai été obligé de louer un garde du corps pour protéger ma femme et mes deux enfants. Mais j’avais toujours en tête l’idée qu’il y aurait bientôt d’autres tentatives. Alors, nous avons décidé de partir. Nous sommes venu en France pour travailler et vivre tranquillement. Ici, nous avons pu obtenir le statut de réfugié politique. Ça n’a pas pris très longtemps parce que beaucoup de journalistes français connaissent mon histoire.

Avant la chute de l’ancien régime, j’étais ingénieur en aéronautique. La vie sous Saddam Hussein était très difficile—tous contacts avec des étrangers pouvaient nous mener à la pendaison—mais nous avions au moins la sécurité et l’assurance d’un régime laïque qui ne faisait pas la différence entre sunnite et chiite. Je suis moi-même chiite marié avec une sunnite. Ce n’est qu’après l’invasion de l’armée américaine qu’on a commencé à faire clairement cette différence «ethnique», comme ils disent. Dans les années 1980, j’avais suivi un stage pour apprendre le français. Alors, j’ai commencé à travailler comme interprète. Puis, je suis devenu fixeur. Le fixeur aide les journalistes, il les guide, essaye de les protèger, et leur propose des idées de reportages. Quand tous les journalistes français ont dû quitter le pays, j’ai commencé à faire des images moi-même. J’ai travaillé pour le journal de 20 h de TF1 et pour plein de journaux et de radios [Libération, Le Monde, Le Figaro, Paris-Match, France Info et RFI].

Mais depuis quelque temps, les télévisions françaises pensent que ça n’intéresse plus les spectateurs de regarder toujours la même chose sur l’Irak. Pourtant, quand je parle avec des gens normaux, je les trouve très curieux de ce qui se passe là-bas. Il y a bien encore quelques journalistes de presse écrite, mais les gens ont besoin de voir des images. J’ai des amis journalistes français qui partent encore parfois à Bagdad. Mais je leur conseille de ne pas y aller, parce qu’un Français, ça vaut de l’argent maintenant là-bas. C’est pas n’importe quoi, un journaliste français, c’est des millions qui se baladent dans la rue. Les voleurs et les pilleurs kidnappent tous les gens susceptibles de leur rapporter de l’argent et il est très difficile de se protéger parce que tout le monde est mélangé, on ne peut plus faire confiance à personne, on ne peut plus distinguer les bons des mauvais. Ça me rend très triste parce que je pense que la présence de journalistes est très importante. L’intérêt américain, c’est qu’il n’y ait plus de journalistes européens en Irak. Comme ça, ils pourront faire tout ce qu’ils veulent.

Est-ce qu’il y a plan derrière la politique américaine? Je ne sais pas. Ils sont venus pour le pétrole et ils ne sont pas prêts de repartir. Tant qu’il y aura une présence américaine, il n’y aura pas de stabilité dans mon pays. Le pire est à venir. Aujourd’hui, il y a 80 morts par jour, mais demain, quand la guerre civile se sera étendue sur tout le territoire irakien? Il y en aura peut-être 300. Il y a déjà deux millions de réfugiés irakiens, mais demain? Il y en aura peut-être quatre ou cinq millions. Les gens qui partent sont ceux qui en ont les moyens. Imaginez, comment un pays peut-il vivre sans médecins et sans ingénieurs? Quand les Américains partiront, il y aura sûrement des guerres civiles, mais elles seront peut-être plus claires que maintenant. La situation sera plus logique. La seule solution pour obtenir une certaine stabilité dans le pays, c’est le retrait des troupes américaines. Ensuite, les Irakiens se mettront autour d’une table et trouveront une solution, mais je pense que la division de notre pays est inéluctable. C’est la fin d’une nation.

PROPOS DE MOHAMMED YAHYA RECUEILLIS PAR LE STAFF DE VICE.
 


Vice: Est-ce que tu te souviens de la vie sous Saddam?

Haitham Yahya:
Sous Saddam, c’était le grand silence. Tu ne pouvais pas parler de politique et tu ne pouvais pas parler de Saddam. C’était une dictature. Mais malgré la dictature, c’était sans danger, on était en sécurité. Je pouvais sortir de la maison, je pouvais voir mes amis, je pouvais jouer au football dans la rue, je pouvais aller à l’école et au supermarché. Mais maintenant, c’est la guerre. Maintenant, il n’y a plus rien.

Qu’est-ce que tu as pensé quand les Américains sont arrivés?

Je ne veux pas mentir, au départ, je pensais que grâce à eux ça irait mieux. Mais leur arrivée a tout changé. Ma vie a totalement changé. Au début, les Américains, on les voyait, on leur parlait, il ne se passait rien de mal. Mais après trois mois, les moudjahidins ont commencé à faire exploser leurs tanks. Alors, les Américains ont été désorientés, ils ne savaient pas quoi faire, ils ont commencé à s’attaquer aux groupes armés, mais ils ne savaient pas contre qui se battre, alors ils se sont battus contre tout le monde. Ici en France, tous les mois, vous avez de nouveaux jeux vidéos. Là-bas, tous les mois, on a de nouveaux groupes armés.

Tu peux nous parler de ta vie quotidienne avant ton départ?

Je me levais tôt et dès le matin, j’entendais les sirènes et les bruits d’explosions. Partout, je voyais des soldats américains, dans toutes les rues. Je voyais des morts dans toutes les rues, c’était comme dans un film d’horreur.

Tu peux nous raconter le jour où tu as failli être kidnappé?

C’était un jour normal. Je me suis levé, je me suis lavé le visage, j’ai pris le minibus tout-terrain pour aller à l’école mais on nous a dit qu’on ne pouvait pas aller plus loin parce qu’il y avait eu un attentat à la voiture piégée. Alors je suis descendu du bus. Les rues étaient vides. Je suis arrivé devant mon école. Il y avait deux entrées, j’ai pris la plus petite pour ne pas passer devant le directeur de l’école parce que j’étais très en retard. C’est là que j’ai vu des hommes habillés en policiers, ils ont essayé de m’emmener, mais je me suis défendu. J’ai crié. Trois Kurdes, venus de la maison en face de l’école, ont commencé à leur jeter des chaussures, alors les faux policiers ont eu peur et ils ont disparu. Je pense qu’ils voulaient m’enlever pour demander une rançon parce qu’ils savaient que mon père travaillait avec des Occidentaux, donc ils pensaient que j’étais riche.

Tu as des nouvelles de tes amis en Irak?

Non, je n’ai pas de contact avec eux parce qu’on n’a pas encore Internet à la maison, peut-être bientôt mais pas maintenant. Mes amis sont encore à Bagdad mais moi, je me sens en sécurité maintenant. Je peux continuer à vivre, j’ai ce qu’il y a de mieux, j’ai la sécurité. La vie est belle en France, je peux aller jouer au basket sans entendre le bruit des explosions.
 

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