Une image du cimetière militaire des engins radioactifs, près de Tchernobyl
Tchernobyl est devenu le nom propre de la catastrophe contemporaine, un mot de passe qui charrie angoisses écologiques et fantasmes esthétiques. Le 25e anniversaire de la catastrophe, couplé au traumatisme de Fukushima en vertu d’une coïncidence peu heureuse, a ravivé la mémoire douloureuse de l’accident fondamental des sociétés post-industrielles qui, le 26 avril 1986, a inauguré une menace nouvelle, invisible, impalpable, le spectre radioactif. Guillaume Herbaut et Bruno Masi ont passé ces dernières années à explorer la zone d’exclusion de la centrale, périmètre de 450km qui entoure le réacteur 4. On leur a demandé quel type d’habitants, de paysages, de cauchemars peuplaient la ZONE, ce qu’elle cache, et ce qu’elle révèle de nos angoisses.
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Vice : Tchernobyl, comme accident et comme territoire, a un statut ambigu. Le nom même appartient à un imaginaire collectif post nucléaire qui mêle histoire et fiction. Comment aborder cette ambiguïté quand on est journaliste ?
Guillaume Herbaut : On l’abordait déjà depuis longtemps dans nos travaux. L’idée de pousser le documentaire à la limite de la fiction, on l’a déjà abordée sur un travail qu’on avait fait en 2004 en Albanie, qui avait débouché sur une exposition mettant texte et photos au même niveau. On s’est toujours intéressé au point limite du documentaire. Le travail sur l’image consiste à créer un trouble, à trouver un moyen de sortir du journalisme traditionnel.
Bruno Masi : J’avais onze ans au moment de l’accident et j’ai toujours eu cette référence en arrière-plan presque culturel, au point que Tchernobyl est presque devenu un nom commun. L’accident rejoint au même moment des œuvres créées au cinéma, dans la littérature, toute une veine d’anticipation, les films de Carpenter par exemple, les films de Tarkovski, toute une vague de SF qui s’est vraiment développée sur cette thématique à la fin des années 1970 et au début des années 1980. On a voulu créer une confrontation réelle avec ce soubassement culturel. Dans la forme, c’est effectivement un travail sur l’image, mais aussi et surtout sur des textes. Il s’agissait de trouver une manière de gommer des aspérités, de tout ce qui fait la particularité presque pittoresque des lieux, l’image de la babouchka avec son petit foulard.
GH : Quand on est retournés à Tchernobyl en 2009, on était partis sur un projet mémoriel, pour les 25 ans. Donc retour à Pripiat, focus sur les liquidateurs etc… Puis on s’est très vite rendus compte qu’ont était en train de refaire ce que tous les journalistes avaient déjà fait, et ça ne nous intéressait pas. Mais on a réalisé qu’il y avait une vie parallèle là-bas. Concrètement on s’est rendus compte que Tchernobyl était devenu un décor, et que dans ce décor on pouvait raconter des histoires.
La ZONE, c’est la zone interdite qui encercle un périmètre autour de la centrale, mais c’est aussi la zone étrange de Stalker. Le film représente une menace permanente, mais invisible. C’est la même problématique à Tchernobyl.
BH : Oui, le thème de la zone s’est rapidement imposée parce qu’il évoque plusieurs réalités. La zone est à la fois la zone géographique, ce périmètre de 450kms autour du réacteur 4, c’est aussi la zone telle qu’on l’entend dans certaines œuvres, c’est enfin un état mental. Un lieu marqué par une menace qu’on ne voit pas, qu’on ne sent pas et qu’on ne peut pas toucher. On évolue dans un environnement où notre perception du réel est considérablement modifié par quelque chose qu’on ne perçoit pas. Ce dispositif incarne la volonté de reprendre le motif de radioactivité qui s’est déposée de manière parfaitement accidentelle et pas du tout uniforme sur le territoire.
C’est aussi une façon de surmonter la mise en échec de l’image à Tchernobyl ?
GH : Il y a plusieurs façons de représenter l’invisible dans l’image. Moi, ça fait 10 ans que je me pose cette question en allant sur des lieux quinze ans ou soixante ans après une catastrophe. L’idée de l’invisible, ce n’est pas seulement Tchernobyl, c’est aussi Birkenau et Nagasaki. L’idée de l’installation c’est de mettre les gens dans cet espace clos pendant dix minutes, trente minutes ou quatre heures. Et quand ils en sortiront ils devront en faire quelque chose.
Dans l’installation, on remarque une cohabitation entre des ruines figées et des poches de vie. Dans le documentaire, on remarque aussi que plusieurs générations vivent côte à côte dans la zone. Comment ça se passe cette cohabitation ?
GH : Comment ça se passe ? Ça se passe pas en fait.
Comment ça ? Il n’y a aucune forme de transmission ?
GH : Non. Pour moi, Tchernobyl, c’est vraiment l’image de la fin de la civilisation. On nous dit que la nature reprend ses droits. Déjà elle les reprend un peu n’importe comment. Mais la nature qui reprend ses droits, c’est surtout la nature qui ronge la présence humaine.
BM : On est dans le mythe de la nature toute bonne et toute gentille. Je me souviens d’une ville complètement rongée par la nature, en ruines, et envahie d’oiseaux. J’avais l’impression d’être dans une jungle. Et je sais que je me souciais peu du chant des oiseaux avant ça, mais depuis ce jour je ne les entend plus de la même manière que ça m’angoisse. Et l’idée que la nature est bonne ,et que c’est bien qu’elle reprenne ses droits, en fait c’est complètement anxiogène. C’est la fin de la civilisation et aussi la fin de la culture. Lhomme est poussé dans ses retranchements, et la nature qui reprend ses droits c’est l’état de sauvagerie qui réapparaît.
Vous parliez de fin de la civilisation. D’un point de vue strictement esthétique, c’est un motif romantique., les ruines.
GH : Oui c’est vrai, et ça nous frappait déjà sur place. On ne pouvait pas passer à côté de cette dimension, même si elle est ambiguë. On a toujours l’image des jolies baboushkas qui continuent de vivre à Tchernobyl, cette image d’Epinal. En fait c’est juste l’horreur. Les rapports entre elles sont très durs, elles rencontrent personne. On est arrivés un jour dans un village, on a demandé à la dernière résidente du village depuis combien de temps elle n’avait pas vu quelqu’un, et elle ne pouvait pas nous répondre. Elles vivent dans la saleté totale, la crasse.
Pourtant il y a des jeunes qui viennent s’installer dans la zone.
GH : Oui parce que Tchernobyl est devenu une sorte de refuge.
BM : C’est un peu des white trash. L’Ukraine a été durement frappé par la crise économique, et des jeunes en déshérence, en rupture totale, choisissent d’aller là bas, dans la zone, parce qu’il y a des maisons vides qu’on peut occuper gratuitement. C’est ça ou galérer à Kiev.
GH : Ils s’enterrent vivants. Parfois ils viennent même avec des enfants. Dans le docu il y a un portrait d’une petite fille qui vit avec ses parents dans la zone interdite, elle a cinq ans, et elle n’a aucun avenir.
Il n’y a aucune forme de vie sociale ?
GH : Il y a une vie sociale, mais elle est violente. Le seul loisir c’est l’alcool. Parfois t’arrives dans des villages, et tout le monde est bourré.
Comment on fait pour parler à ces baboushkas, et aux autres ?
GH : Les habitants ont envie de parler donc c’est très simple. Il faut passer du temps sur place, les rencontrer et discuter. Pour rencontrer les gens, c’était très simple, on s’est d’abord servis de la carte. On a pris la carte de la zone et tous les jours on se disait « on va là ». Et c’est la carte qui nous disait où aller. Je me souviens d’une journée où on avait rien à faire. On a roulé à la lisière de la zone dans un village. Là, on est tombé sur une femme qui le lendemain allait traverser clandestinement la zone interdite pour rejoindre sa fille qui avait vingt ans et qui s’était réinstallée là bas avec son nouveau copain. Donc le lendemain on est revenus et on a traversé la zone avec elle, et on a raconté son histoire.
BM : On a passé quatre mois sur place ce qui est une sorte de luxe aujourd’hui. Et on a fait un vrai travail de journalisme de terrain, un travail de localier presque, aller dans les épiceries, discuter avec les gens.
Vous parlez vraiment de la zone comme d’un espace circonscrit, clos sur lui-même. Est ce que ses habitants ont développé un sentiment d’appartenance ? Comment ils voient l’Ukraine ?
BM : Pour le reste de l’Ukraine, ce territoire est une place morte, une plaie. Ils la craignent et n’ont pas envie de l’évoquer. Pour ceux qui y sont, ce qu’on a remarqué, au-delà de la dureté de la vie là bas, c’est l’extrême difficulté à en partir.
GH : Tchernobyl n’est pas une prison mais un refuge. Même quand on y était on y était bien. Curieusement face au danger, on avait l’impression d’être vraiment bien.
BM : C’est un lieu coupé du monde. Je pense qu’ils vivent aussi comme ça.
GH : Pour les jeunes qui viennent s’y installer, c’est le far-west. Pour Piotr, tchétchène, c’est le seul endroit où il peut aller. Pour les sans-papiers, moldaves et autres, c’est le seul endroit où ils peuvent trouver du travail.
Et il y a toujours du droit ?
BM : Il y a des zones d’ombres monstrueuses. Il y a une ville qui s’appelle Bazar, qui est dans la zone, mais pas circonscrite par la clôture comme elle devrait l’être, qui n’a aucune poste de contrôle alors que la zone est soumise aux contrôles de la milice, et c’est la seule ville qui a sa population qui s’accroît. Et toute la zone est contrôlée par une mafia d’Etat.
GH : En fait on peut dire que c’est médiéval. Là bas, on appelle les miliciens les « seigneurs de la zone ».
INTERVIEW : MORGAN POYAU
PHOTOS : GUILLAUME HERBAUT
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