UNE MATINÉE AVEC ZOLA JESUS

Zola Jesus est une meuf originaire de L.A. qui fait de la musique synthétique sombre et éthérée que certains appellent désormais « witch house » – terme qui rassemble une communauté de gens qui imite plus ou moins ce que fait Salem depuis trois ans. Contrairement à cette petite foule de goths non dépressifs qui font de la musique en majorité instrumentale entrecoupée de « ouh », « brrrah » ou « wwha ! », Zola Jesus est une putain de diva. Elle produit certes, mais surtout, elle chante – elle était destinée à faire carrière à l’opéra avant de dire à ses profs d’aller se faire foutre pour devenir Kate Bush. On a discuté avec elle un matin dans une petite librairie près de Pigalle, alors qu’elle tournait avec la meuf de The Knife. On a bu du thé et parlé de Beyoncé.

Vice : Alors comme ça, ton nom vient de « Émile Zola » ?

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Zola Jesus : Oui. Quand j’étais petite, je lisais beaucoup de romans français, des contes, et en grandissant j’ai finir par lire des livres de de Zola. Ils m’ont beaucoup marquée, parce qu’ils sont extrêmement réalistes. Dans l’esprit d’une petite fille, c’est troublant de s’imaginer une famille entièrement composée de gens mauvais qui se transmettent leur horrible karma par le sang. Cette idée de mauvaises ondes qui se perpétuent par l’hérédité me trouble beaucoup.

Oui, et il n’est pas question que de ça. De pauvreté, aussi.

En effet, et c’est tout aussi terrible. Comment s’appelle celui où un vieux paysan partage ses biens entre ses trois enfants qui finissent par tout perdre et s’entretuer ?

La Terre, je crois. Ça doit s’appeler « The Soil », en anglais.

Voilà c’est ça ! Ce truc est incroyable.

Et qu’en est-il du Jésus à la fin ?

Pourquoi pas Jésus, hein ? Je viens d’un tout petit village du Wisconsin, là où la plupart des gens sont ruraux, et très croyants. Ma famille allait à l’église tous les dimanches, et quand j’étais petite je devais les suivre, j’étais obligée. On est mal vu quand on n’est pas croyant. Tout le monde se connaît dans le village, depuis des générations. Je suis toujours croyante, d’ailleurs.

Sérieux ?

Oui. Pas dans le sens où genre, je vais aller à l’église et prier et manger certains trucs certains jours, mais oui, je crois en quelque chose.

Non mais c’est le noir que tu portes, je pensais que tu étais farouchement anti-cléricale.

Ah, ah. Non, c’est juste que j’aime bien porter du noir, voilà tout.

J’ai entendu dire que tu étais vouée à une carrière très sérieuse de chanteuse d’opéra quand tu étais plus jeune.

Oui, j’ai suivi des cours de chant jusqu’à mes 18 ans. J’étais avec des gens issus de familles très bourgeoises, et ça me changeait de mon petit village dans lequel je ne voyais jamais personne et où je restais enfermée seule dans ma chambre à lire et faire de la musique. Ceci dit, je ne leur ai jamais vraiment parlé beaucoup non plus. Et donc, j’ai fini par déménager à L.A. pour être loin de tous ces gens.

Nique les gens.

Voilà, nique les gens. Et puis, j’en avais marre de consacrer tout mon temps, mon énergie, ma vie à répéter les mêmes chansons très haut, très fort, et m’apercevoir que je n’avais même pas vraiment envie d’être chanteuse d’opéra.

Tu aurais préféré être Alicia Keys, en gros.

Ah, ah, Alicia est géniale. Tu as vu cette voix ? Elle pourrait chanter n’importe quoi.

Ça m’est toujours passé au-dessus, les « voix ». Autant je peux reconnaître une voix nasillarde, dégueulasse, autant je n’arrive pas à faire de gradation entre les « belles voix ».

Alors je te le dis, elle a une super voix. Comme Beyoncé, d’ailleurs. Elle fait des choses extraordinaires et vraiment difficiles pour une chanteuse de R’n’B. Elle a un passé gospel dont elle se sert pour aller dans des endroits qui sont impossibles à atteindre pour d’autres. Tu aimes « Independant Woman » ?

Je crois que je préfère « Soldier ».

Non vraiment, cette nana est incroyable.

J’ai lu quelque part que tu détestais la scène, que ça t’embarrassait de jouer devant des gens. C’est vrai ?

Oui et non. J’adore chanter devant des gens, j’ai été formée pour ça, et c’est un truc que je continue d’aimer aujourd’hui. Le truc que je déteste, c’est de devoir parler à tous les gens qui t’entourent quand tu pars en tournée, tous les gens que tu rencontres et qui ne sont pas forcément très agréables. Et puis, c’est épuisant, surtout.

Elle est cool, Fever Ray ?

Oui, elle est adorable. Elle est un peu le contraire de moi ; elle parle à tout le monde avec le sourire, elle est en forme, elle est toujours partante pour faire des after-shows, etc. Elle est loin d’être aussi bizarre que ce que les gens pensent.

Tout de même, ce masque.

Eh, elle aime s’amuser, comme tout le monde. Moi je l’aime bien ce masque, on dirait un monstre dans les films gores de la fin des années 1970.

En gros, tu détestes partir en tournée parce que tu es complètement flippée à l’idée de rencontrer des gens que tu ne connais pas. T’es hyper anxieuse, en fait.

Un peu, mais surtout j’ai l’impression que les gens pensent que je les prends de haut. Ils ont l’impression que je suis une petite fille insupportable, du coup ils deviennent très vite agressifs, et en retour ça m’énerve moi aussi. Du coup, je me mets à jouer vraiment ce personnage-là.

C’est assez Larry David comme manière de fonctionner.

Ah c’est vrai ! Et puis j’adore Larry David ! C’est une bonne manière de conclure, je crois.

INTERVIEW : PHOEBE OH, WELL

PHOTOS : MARTIN BACHELIER

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