VICE POPULI – COMBIEN TU GAGNES DANS LA RUE ?

On est allés interroger des gens qui vivent, bouffent et travaillent dans la rue parce qu’on voulait savoir combien ils se faisaient par jour et si ça valait le coup. Ça nous a permis de croiser pas mal de types sympa comme un musicien philosophe allemand, des réfugiés politiques et des musiciens roumains qui auront simplement répondu à nos questions par « Dégage, dégage » en nous menaçant. On a aussi rencontré Dieu. Il est noir, bourré et nous a assuré qu’on dégageait des ondes positives.

AÏCHA

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Vice : Tu dors où, tu vis où ?

Aïcha : J’habitais dans le 9e arrondissement mais j’ai arrêté, avec les difficultés que j’ai eues dans ma vie.

Des difficultés financières ?

Tout à fait, oui. 

D’où tu viens ?

Je suis de Kabylie, je suis Née à Sétif mais je suis de nationalité française.

Comment tu gagnes ta vie ?

J’ai pas de travail pour l’instant. Je sais me démerder dans la vie, j’ai des relations, de la famille, des amis… Des fois je fais un dépannage de femme de ménage. Je vais à droite, à gauche… attendez je suis pas une prostituée hein, pas du tout. Mais je m’aide à ma façon quoi. Cette façon c’est de demander un peu d’argent.

Depuis combien de temps tu vis comme ça ?

Ben ça dure depuis 10 ans.

Combien tu gagnes par jour ?

Les personnes qui donnent, mais elles donnent quoi ? 10 centimes.

Tu as une histoire à nous raconter ?

Oui, mais je ne peux pas le raconter.

GÉRARD

Vice : Tu dors où, tu vis où ?

Gérard : Je vis dans la rue, j’ai perdu mon logement, j’ai perdu mon travail. Je récupère des cartons pas trop sales et je dors dehors.

D’où tu viens ?

Je suis né à côté de Paris,  je suis né à Argenteuil.

Comment tu gagnes ta vie ?

Moi ce que je cherche c’est du travail. Ca me gène pas d’être dehors, c’est la belle saison là, c’est plutôt cet hiver, à partir du mois d’Octobre, si j’ai pas de boulot… Je suis trop jeune pour toucher la retraite mais je suis trop vieux pour travailler. J’ai même pas droit à un minimum social.

Depuis combien de temps tu es dans la rue?

Ca fait un mois que je vis comme ça, avant j’avais encore mon appartement mais là je l’ai perdu, c’est pour ça que je cherche du travail mais on me donne que dalle, on me dit « vous êtes trop vieux ».

Combien tu gagnes par jour ?

Hier j’ai fait 1€30 sur toute la journée. 

Tu as une histoire à nous raconter ?

Il y a un peu plus d’une semaine, il y a  une dame, on a discuté pendant ¼ d’heure, ½ heure, elle m’a demandé comment ça se fait que je fais ça, je lui dis bon ben j’ai perdu mon travail comme je vous ai expliqué, elle m’a donné 10 €.

SUMSUL

Vice : Tu dors où, tu vis où ?

Sumsul : Je vis dans un foyer et parfois chez un ami.

D’où tu viens ?

Dhaka, Bangladesh.

Comment tu gagnes ta vie ?

Je voulais un travail, mais je n’en ai pas. Je voulais travailler dans un restaurant. Je vends des Tour Eiffel aux touristes.

Depuis combien de temps tu vis en France ?

Deux ans.

Pourquoi tu es venu en france ?

Je voulais avoir l’asile politique.

Combien tu gagnes par jour ?

10 euros, 20 euros, et parfois il y a la police et il faut payer une amende.

PARWIZ

Vice : Tu dors où, tu vis où ?

Parwiz : Je vis en France depuis environ 4 mois. Je dois rester ici. Je dors sous un pont.

D’où tu viens ?

Je viens d’Afghanistan.

Comment tu gagnes ta vie ?

J’allais dans des foyers pour avoir à manger mais maintenant ils sont fermés. Chaque jour je vends 15, 20 bouteilles.

Depuis combien de temps ?

Depuis une semaine à peu près. Je n’avais pas de travail avant.

Combien tu gagnes par jour ?

Entre 10 et 15 euros.

Tu faisais quoi chez toi ?

J’ai un magasin en Afghanistan mais maintenant il a fermé à cause des problèmes politiques.

MICHEL

Vice : Vous dormez où, vous vivez où ?

Michel : Je suis logé par des particuliers à titre gracieux et par de la famille.

D’où venez vous ?

Marseille.

Comment vous gagnez votre vie ? 

J’ai le RMI. Sinon, là je fais la quête.

Depuis combien de temps ?

En 1987 j’étais intermittent du spectacle et il s’est avéré que mon propriétaire  a voulu vendre le logement dans lequel j’étais depuis environ une quinzaine d’années, et… l’intermittent du spectacle n’a pas droit au crédit. Voilà, c’est comme ça qu’a commencé la résistance. 

Vous êtes artiste de rue, mais c’est marqué devant que vous êtes un peu plus qu’artiste : poète, novateur…

Artisan-poète, je préfère dire. Déjà parce que le mot artisan est actif. Et après ? Quelles questions ?

Ça fait combien de temps que vous êtes artisan-poète ?

Ah ben ça c’est comme un peu tout ça, généralement on est tombés dedans quand on était petit, hein.

Vous êtes né artisan-poète.

Ah ben certainement. Oh, quoi que. Oui, enfin c’est…

Et comment vous le définiriez ce statut d’artisan-poète ?

Mais justement, il n’existe pas.

Vous êtes le seul artisan poète ?

Je ne suis pas le seul mais… nous sommes des millions (rires) ne serait-ce que vous, mais le statut n’existe pas, en effet. Donc comme vous pouvez le voir, ce qui est écrit c’est que j’appelle à la révolution civile, donc changement de civilisation, soyons clairs. Et donc ce changement de civilisation dans tous les cas de figure si il y a beaucoup de choses à changer, à mettre en place réellement, c’est-à-dire en fait le mode de vie, qui pour l’instant n’a jamais été mis en culture je veux dire en 1905 ils ont fait séparation de l’Eglise et de l’Etat mais ils ont pas créé le… ce qu’on pourrait appeler le spirituel laïque. Voilà, donc l’artisan-poète il est en quelques sorte le… 

Poète de la République ?

Oui, enfin la République c’est un mot… je dirais de démocratie.

Combien vous gagnez par jour ?

C’est là où vous comprenez pas la notion de moine de la démocratie. Je veux dire c’est que… c’est que … c’est le principe du sacerdoce, c’est à vous à faire de moi quelqu’un de riche. Financièrement j’entends… moi je le suis déjà, riche, pour l’instant c’est vous qui êtes pauvre.

MARCEL

Vice : Tu dors où, tu vis où ?

Marcel : Moi je suis  H24 ici. Je vagabonde toujours dans ce coin là quoi. J’aime bien ce coin. Je me suis toujours retrouvé à Saint-Lazare : je sais pas, il y a quelque chose de mystique.

D’où tu viens ?

Je suis né au Cameroun et j’ai vécu là-bas  jusqu’à l’âge de 10 ans.

Comment tu gagnes ta vie ?

Uniquement par la charité. Ben…il m’arrive, j’avoue, il m’arrive de voler de temps en temps parce que je n’ai rien, mais je n’aime pas voler. J’achète toujours à manger parce que manger c’est très précieux,  je n’aime pas voler à manger. Jamais. Je déteste faire ça. Je préfère encore voler de l’alcool parce que je sais très bien, même ça… normalement les gens disent que c’est pas bon pour la santé, mais même l’alcool peut être pur grâce au Seigneur, moi je le sais. J’ai cette foi là, c’est la vérité. (En montrant sa canette de 8.6)Je la bois maudite pour l’instant c’est vrai, mais je sais qu’un jour je la gouterai bien bonne. J’ai cette foi là.

Depuis combien de temps tu es dans la rue ?

Je devais avoir 23 ans, quelque chose comme ça. Ca fait longtemps mais j’arrive pas à calculer le temps parce que c’est vrai quand t’es dans la rue tu vois pas le temps en réalité. Tu vis du bonheur et du beau temps, voilà.

Combien tu gagnes par jour ?

Je me fais pas beaucoup par jour parce que j’aime pas taxer… Je taxe que quand j’ai faim ou quand j’ai envie de boire. Moi je peux rester sans manger ni boire, la preuve c’est que je mange pas beaucoup et je bois pas beaucoup. Si je mange trois frites, deux frites, mon ventre il est plein parce que je me nourris de l’esprit des autres.

La chose la plus dure qui te soit arrivée ?

Rien du tout, rien de dur ne m’est arrivé dans la vie. J’ai pleuré mais rien de dur m’est arrivé dans la vie, parce que même quand on m’a maudit, même quand on me fait du mal, toujours je pardonne. Il y a des gens qui m’ont fait du mal dans la vie je les ai toujours pardonnés mais au point ou j’en suis, il y a des fautes qui sont impardonnables. Par exemple, je sais pas, quand j’étais petit je me rappelle j’avais une petite nièce qui a été une mécréante avec moi. Même elle j’ai bien voulu la pardonner, je savais très bien, je l’ai même dépannée de 10 € elle est venue encore me voler. Maintenant, si je reparle avec elle je peux plus lui pardonner parce que sur ma tête je vous dis la vérité vous le savez pas, vous êtes dans la rue vous me voyez vous êtes venus me poser des questions mais je suis le Seigneur. Voilà. Je suis le Seigneur. Mais vous le saurez peut-être plus tard.

TEXTE : MAXIME BROUSSE

PHOTOS : EMMANUEL LE CERF

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